CARNETS DESCARTES

Tables, tableaux et tablettes « numériques » Quelques réflexions

Les lignes qui suivent, qui n’ont pas de prétention scientifique particulière, correspondent à une réflexion menée autour de la rencontre avec les technologies de l’information et de la communication de la notion de table (dont le dictionnaire nous rappelle l’étymologie latine tabula, planche à écrire, et de ses diminutifs tablette et tableau)1.

Autour de l’informatique sont apparues trois réalités maintenant banalisées. La première est l’écran, surface d’inscription interactive permettant de visualiser des informations calculées par l’ordinateur en fonction de requêtes qu’un utilisateur écrit sur un périphérique de saisie. La deuxième, apparue dans des prototypes dès les années soixante, puis banalisée une vingtaine d’années plus tard, la manipulation directe, permettant aux usagers d’intervenir sur l’écran (au début avec une souris) et de déclencher des traitements divers, pourvu évidemment qu’un logiciel traite ces interactions. La troisième réalité est liée à internet et à ce qu’il est maintenant banal d’appeler le web, c’est-à-dire un réseau dense de serveurs de données et de ressources de tout type.

Ces trois réalités ont été introduites en éducation très tôt, dès le début de leur diffusion dans la société. Elles y ont connu des fortunes diverses. Comme le relevait (Cuban, 1986) à propos de la situation américaine, leur devenir peut être décrit par des cycles : arrivée de nouvelles technologies, enthousiasme initial accompagné d’espoirs exagérés, désillusion, puis arrivée d’une nouvelle vague technologique relançant un nouveau cycle. Ce même auteur a judicieusement remarqué que seul est susceptible de se développer en classe ce qui est suffisamment en phase avec le système tel qu’il est (Cuban, 1997).

En France, nous avons montré avec Éric Bruillard (Baron & Bruillard, 1996), le même type de mouvement, où la recherche et l’innovation menée avec des enseignants jouent un rôle fondamental quant à ce qui va se scolariser, au terme de périodes longues, de l’ordre d’une dizaine d’années. C’est ainsi que, d’une manière générale, l’école s’ajuste aux évolutions techniques qui saisissent périodiquement la société.

Je vais ici, sans souci d’exhaustivité, aborder le cas du tableau et de ses descendants technologisés.

Le tableau (noir, vert, blanc) est un objet familier et chacun a obligatoirement eu affaire à lui dans sa scolarité. Il est si familier qu’on tend à oublier qu’il n’est pourtant apparu qu’à la fin du XVIIIe siècle(Lagrange, s. d.), (Baron & Stolwijk, 2011).

Depuis une dizaine d’années, la notion de tableau blanc interactif (ou tableau numérique interactif) s’est diffusée largement. Il a beaucoup suscité l’intérêt des collectivités territoriales, surtout dans le primaire, et a donné lieu à nombre d’innovations, et pas seulement en France (Chaptal, 2009). Les raisons de ce succès ne sont sans doute pas entièrement étrangères au fait qu’un tel dispositif est bien visible et qu’il est compatible avec la gestion d’un groupe classe, sa mise en œuvre peut donc ne pas représenter une grande rupture avec les pratiques précédentes (Baron & Boulc’h, 2012).

Dans le monde contemporain, l’innovation technologique ne cesse pas. Une de ses manifestations actuellement les plus visibles est celle des tablettes (petites tables) numériques, grandes sœurs des « smartphones », objets aussi fondés sur la mise en œuvre d’une surface interactive, mais à usage individuel, qui ont par rapport à l’ordinateur classique la particularité de se passer de clavier physique et de proposer de nouveaux modes d’interaction personne-machine. On pressent qu’elles ont un potentiel éducatif important, mais dont il est trop tôt pour dire comment il peut se réaliser.

À ce sujet, des recherches sont en cours, et une journée scientifique est prévue à l’Université de Cergy-Pontoise le 27 septembre 2012.

http://www.u-cergy.fr/fr/laboratoires/ema/ema---tice/atame2012.html

Pour compléter la panoplie, de nouveaux dispositifs commencent à poindre : des tables interactives, intermédiaires entre les deux types de dispositifs précédents, comme eux des surfaces rectangulaires interactives, mais se prêtant cette fois aux travaux en petits groupes2, pertinents pour des approches de type collaboratif.

Les perspectives apparaissent prometteuses, comme le suggère en particulier une thèse récente (Chaboissier, 2011). De nouvelles interactions entre personnes vont se développer. L’enjeu est de mieux apprécier ce qu’ils peuvent apporter en éducation.

Références

Baron, G.-L., & Boulc’h, L. (2012). Les technologies de l’information et de la communication à l’école primaire. État de question en 2011. EPINET, revue électronique de l’EPI, 2012. Consulté de http://epi.asso.fr/revue/articles/a1202b.htm

Baron, G.-L., & Bruillard, E. (1996). L’informatique et ses usagers dans l’éducation. Paris: PUF.

Baron, G.-L., & Stolwijk, C. (2011). Du tableau noir au tableau interactif[202F?]: Quelles évolutions[202F?]? Etude pour le site coopératif ADJECTIF. Consulté octobre 15, 2011, de http://gl.baron.free.fr/wagons/tniglbcs.html

Chaboissier, J. (2011, décembre 20). Interactions simultanées de plusieurs utilisateurs avec une table interactive (Thèse de doctorat en informatique). Université Paris Sud Orsay. Consulté de http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/67/25/16/PDF/VA2_CHABOISSIER_JONATHAN_20122011.pdf

Chaptal, A. (2009). TICE: Pomp and Circumstance, Eléments d’analyse sur les usages des TICE en 2008 en Angleterre. Rapport d’étude réalisée pour Cap Digital, in Le rapport officiel BETT. Consulté de http://wwww.pfast.fr/?TICE-Pomp-and-Circumstance

Cuban, L. (1986). Teachers and Machines. The Classroom use of Technology since 1920. New york: Teachers College Press.

Cuban, L. (1997). Rencontre entre la classe et l’ordinateur: la classe gagne. Recherche et formation, (26 Les nouvelles technologies[202F?]: permanence ou changement), 11-29. Consulté de http://edutice.archives-ouvertes.fr/edutice-00000797/en/

Lagrange, J.-B. (s. d.). Le tableau noir, l’ordinateur et l’internet. Consulté mai 10, 2011, de http://jb.lagrange.free.fr/site/index.php?option=com_content&task=view&id=24&Itemid=51


  1. Rey, A. (Éd.). (1994). Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Dictionnaires Le Robert.

  2. http://www.cndp.fr/agence-usages-tice/temoignages/utilisation-de-la-table-interactive-en-petite-section-de-maternelle-1186.htm