CARNETS DESCARTES

Le progrès est en marche. Mais vers où ? Un autre regard sur les MOOC

Version revue 10/02/13

Larry Cuban, auteur de référence sur les technologies en éducation, l’a bien argumenté dans les années 1980 (Cuban 1986) :  dans le domaine des technologies de l’information et de la communication pour enseigner et apprendre, les évolutions se produisent pas vagues, sur le même modèle qu’il appelle le cycle du battage médiatique (hype cycle).

Une « technologie nouvelle », une innovation à base technologique se diffuse. Elle suscite l’intérêt des politiques, est expérimentée en milieu éducatif. Elle fait l’objet de grands espoirs, puis on se rend compte que les promesses initiales ne seront pas tenues. D’où un mouvement de désillusion profond, tandis que pointe une nouvelle « nouvelle technologie », sur laquelle seront reportés les espoirs.

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Source : Cuban, 2012

 

Sur le surgissement et le saisissement devant l’innovation technologique, il est très intéressant de relire sur ce qu’écrivait il y a 30 ans Henri Dieuzeide sur les prophètes et les marchands en technologie éducative (Dieuzeide 1982).

L’engouement se porte actuellement sur un phénomène qui n’est pas à proprement parler une nouvelle technologie mais une solution technologique apparemment nouvelle : les Cours en ligne massivement ouverts, traduction possible en français de MOOC, Massively open online cours. Il est d'ailleurs curieux que le nom mook (avec un k) signifie en argot américain quelque chose comme « crétin » : http://www.urbandictionary.com/define.php?term=mook.

Si les origines de cette nouvelle réalité remontent à une dizaine d’années, cette vague n’a commencé à déferler que très récemment, avec le succès d’entreprises comme Coursera, EdX, etc. Il est difficile d’y échapper : les médias en parlent, le buzz, comme on dit aujourd’hui, circule.

Il y a quelque temps (le 26 octobre 2012), j’avais écrit une brève synthèse sur le sujet pour le portique adjectif.net, où je décrivais quelques-unes des solutions et me demandais comment nommer cette nouvelle réalité. J’avais avancé, sans vraiment le prendre au sérieux, l’acronyme AMOR (Apprentissage massivement ouvert en réseau (Baron 2012), qui n’est pas euphonique. L’acronyme CMOU (cours massivement ouvert) ne le serait pas plus :-). En revanche, CLiO me semble possible (un cours en ligne ouvert. En tout cas, la question reste elle-aussi ouverte ; comme d’habitude c’est l’usage qui aura raison.

On trouve désormais des analyses liées à des questionnements de recherche sur le sujet. La référence la plus détaillée me semble être celle de John Daniel, en octobre 2012, qui distingue clairement et à juste titre entre ce qui relève d’une recherche de dispositif connectiviste (cMooc) et ce qui relève au contraire des xMooc, systèmes d’inspiration plutôt behavioristes développés par des institutions d’élite (Daniel 2012).

Il convient aussi de mentionner le texte en français, argumenté et éclairant, de Cisel et Bruillard dans la revue STICEF (Cisel & Bruillard 2012).

On peut également citer deux articles récents (en anglais) du blog de Larry Cuban. Le premier (2012) diagnostique que nous sommes au début d’un nouveau cycle, engagé d’après lui avec la mise en ligne en 2011 du cours d’intelligence artificielle de Stanford. Il pointe, en particulier, un problème potentiel.

«… je crains que tout le battage médiatique (hype) pour les MOOC ne puisse redéfinir de manière étroite ce qu’est l’acquisition d’information et de compétences. Les trois dernières décennies de la réforme scolaire aux USA, pilotée par la crainte que les élèves réussissent moins bien que les autres dans les tests internationaux, ont conduit à un consensus sur le fait que la meilleure manière pour les écoles de former des jeunes compétitifs dans une économie globalement pilotée par l’information est d’avoir des standards communs pour les curriculas, des tests pour assurer que les élèves ont atteint ces standards et de tenir enseignants et élèves responsables des résultats obtenus. Cette version minimaliste de l’éducation scolaire fait l’impasse sur les finalités sociales et politiques de l’école dans une démocratie, ne gardant comme seul résultat (outcome) important que l’information sur les tests ».

Dans le second article, (Cuban 2013), l’auteur doute que les institutions d’enseignement supérieur soient révolutionnées. Il suggère que le risque existe que les Mooc puissent « accélérer et approfondir le fossé entre les enseignants titulaires et des adjoints qui prendraient en charge ces cours de masse à bas coût (for a pitance).

Il me semble, pour ma part, que deux points liés sont très importants.

  • Celui du rôle des professionnels dans ce type de modalité : quelles y sont la place et les responsabilités de l’enseignant ? Quelle structure d’accompagnement par des tuteurs est-elle nécessaire ? Les étudiants ne pourraient-ils pas, finalement, se débrouiller largement entre eux pour constituer des réseaux d’apprentissage et s’entre-évaluer ? Ne pourrait-on finalement pas, à terme, se passer des professionnels de l’enseignement ? Ne va-t-on pas, comme le préconisait Ivan Illitch vers une société sans école (Illich 1971) ?

  • Quel système de certification des apprentissages peut être mis en place et pérennisé, avec quel modèle économique ? Certains dispositifs attribuent des certificats (payants en général) à ceux qui le souhaitent. On peut imaginer des formes de certification par des universités qui attribueraient des crédits pour de tels cours. Un risque existe alors indubitablement relativement aux autres modalités de formation.

La recherche est nécessaire pour analyser ce qui va se développer : des modalités nouvelles de formation tout au long de la vie, ouvertes à tous et à toutes, un nouveau marché de la certification de compétences ou bien encore autre chose ?

 

Références

Baron, G.-L., 2012. À propos de Mooc, quelques exemples. Adjectif, Analyses et recherches sur les TICE. Available at : http://www.adjectif.net/spip/[Accessed October 26, 2012].

Cisel, M. & Bruillard, E., 2012. Chronique des MOOC. STICEF - Sciences et technologies de l’information et de la communication pour l’éducation et la formation, 19. Available at: http://sticef.univ-lemans.fr/num/vol2012/13r-cisel/sticef_2012_cisel_13r.htm [Accessed January 17, 2013].

Cuban, L., 2013. Irrational exhuberance: the case of the Moocs. Larry Cuban on School Reform and Classroom Practice. Available at: http://larrycuban.wordpress.com/2013/01/26/irrational-exuberance-the-case-of-the-moocs/.

Cuban, L., 2012. Moocs and hype again. Larry Cuban on School Reform and Classroom Practice. Available at: http://larrycuban.wordpress.com/2012/11/21/moocs-and-hype-again/.

Cuban, L., 1986. Teachers and Machines. The Classroom use of Technology since 1920, New york: Teachers College Press.

Daniel, J., 2012. Making Sense of MOOCs: Musings in a Maze of Myth, Paradox and Possibility, Séoul: Korea National Open University. Available at: http://www.tonybates.ca/wp-content/uploads/Making-Sense-of-MOOCs.pdf.

Dieuzeide, H., 1982. Marchands et prophètes en technologie de l’éducation. Available at: http://edutice.archives-ouvertes.fr/edutice-00000772/fr/.

Illich, I., 1971. Une société sans école, Paris: Seuil.

Commentaires

  • Maryse Levacher Clergeot 11/02/2013

    L'accès massivement ouvert à un contenu éducatif est effectivement une question passionnante! Merci pour toutes ces références.
    L'évaluation des connaissances, corrolaire indissociable de l'enseignement, n'est pas simple quel que soit le mode de dispensation*!!

    *dispensation=faire pénétrer une substance (en l'occurence matière grise??) dans un corps

  • Thierry Koscielniak 20/02/2013

    @glbaron je partage tes interrogations sur ce modèle d'apprentissage en ligne.

    Le lien de la première référence biblio vers ton article d'octobre 2012 qui analyse les principales initiatives de type MOOC.

    http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article188

     

     

  • Hubert Javaux 20/02/2013

    Je partage aussi cet avis éclairé et très documenté de Georges-Louis auquel j'ajouterais que la majorité des MOOC mettent très en avant l'inscription massive des étudiants, mais je n'ai encore rien trouvé de bien probant dans la littérature qui indiquerait de manière précise et contradictoire le taux d'abandon qui selon http://tritypa.wordpress.com/2012/10/30/mooc-mecanique-mooc-connectiviste/ semble être élevé au niveau de l'exemple choisi (MOOC Python), mais sans réellement le quantifier.

    Jean Marie Gilliot cofondateur et co-animateur du Mooc Ytipa avoue, "...que les statistiques de ces cours ouverts montrent des taux d’abandon énormes" (in http://itypa.wordpress.com/page/2/) ,

    Nous en saurons peut-être un peu plus de sa part lors de la JNUM13, une des tables rondes du matin à laquelle il participe et qui abordera inévitablement le sujet.

    Néanmoins, ce facteur déterminant qui pénalise généralement et de manière très importante la FOAD "traditionnelle" lorsqu'elle est peu encadrée par des tuteurs "proactifs" doit ici, vu les modèles pédagogiques généralement utilisés, également être pris en considération.

    Une donnée logique, mais imprécise que j'ai pu trouver est que ce taux d'abandon est fonction de l'existence ou non d'une délivrance de crédits et donc d'une évaluation certificative.

    Une autre plus précise, mais non issue d'une recherche en bonne et due forme sur un cours d'un MOOC canadien de plus de 104000 inscrits annonce un taux de réussite de 12,5%...à méditer (http://www.affairesuniversitaires.ca/lexperience-des-cours-en-ligne-ouverts-a-tous.aspx

    Je terminerai ce commentaire par le très récent document de l'univ de Sherbrooke qui établi de manière synthétique "le PILE et le FACE" de ces MOOC (http://www.usherbrooke.ca/ssf/fileadmin/sites/ssf/Veille/face_pile_MOOC_final.pdf)

    Encore merci à toi Georges-Louis d'avoir ouvert la discussion.

     

     

  • Maryse Levacher Clergeot 20/02/2013

    Les cours en ligne massivement ouverts ne sont sans doute pas la panacée! Mais quel est le taux d'abandon en licence dans l'enseignement "traditionnel"?
    J'expérimente actuellement un cours en ligne : Critical Thinking in Global Challenges sur Coursera. Certes l'enjeu n'est pas majeur en ce qui me concerne! Mais j'ai pu observer comment se mettait en place, à cette occasion, une communauté multiculturelle  avec des "étudiants " venant de plus de 72 pays différents, âgés de moins de 20 ans à plus de 60 ans... C'est là que la notion d'ouverture prend tout son sens.

     

  • Maryse Levacher Clergeot 21/02/2013

     "The trouble with online college" :article d'opinion paru dans le New York Times récemment

  • Georges-Louis Baron 21/02/2013

    Merci de vos réactions et des informations que vous partagez avec nous. Je crois aussi qu'il y a un grand enjeu à ouvrir des formations à toutes les personnes intéressées et motivées et à les accompagner dans leurs parcours d'apprentissage pour soutenir leur motivation.

    Un des points clés, bien sûr : le modèle économique. Il me semble qu'on va avoir pas mal d'initiatives à suivre dans les mois qui viennent, dans la mesure où tout le monde a envie d'y aller.

  • Thierry Koscielniak 22/02/2013

    Un atelier sur les MOOC a lieu ce matin à l'AMUE où @glbaron et moi sommes présents.

    Chercher #MOOCamue sur Twitter. Un storify à venir.

  • Hubert Javaux 24/02/2013

    Un article très riche pour alimenter la discussion

    http://www.internetactu.net/2013/02/20/mooc-la-standardisation-ou-linnovation

     

     

  • Maryse Levacher Clergeot 25/02/2013

    Discover the best open online courses:  An online learning community that provides reviews & ratings for all of the amazing free online college-level courses known as MOOCs.
    Il est intéressant de considérer également le point de vue des utilisateurs-étudiants

  • Antoine Flahault 01/04/2013

    Excellente discussion sur les MOOC, sujet sur lequel l'université française ne peut pas faire l'impasse. Il me semble urgent que des expériences émergent en Europe et que les Etats-Unis ne soient pas les seuls à monter des plateformes que toutes les universités finissent par rejoindre. Derrière les MOOC il y a les données recueillies sur les profils des étudiants, souvent à leur insu, et transmises aux employeurs, souvent nord-américains. Pourquoi pas, si nos étudiants, grâce aux MOOC ont des opportunités d'embauche, mais au moins réagissons et ne laissons pas passer le train avant qu'il ne soit trop tard, comme lors des précédentes aventures dans le monde des nouvelles technologies (moteurs de recherche, géo-positionnement,...). N'est-ce pas parce que les MOOC d'aujourd'hui ont beaucoup de défauts et de faiblesses, qu'il faut penser et concevoir les MOOC de demain, des MOOC de nouvelle génération qui pallieraient un certain nombre des limites actuelles ? Par exemple, êtes-vous satisfaits dans vos propres disciplines des enseignements disponibles actuellement organisés sur Coursera ? Etes-vous convaincus par leur modèle économique pour le moins obscur (there is no free meal, we know that, don't you?) ? Maintenant, ne nous comportons pas comme la presse écrite, il y a dix ans, ou les librairies aujourd'hui, qui ont fait le gros dos ne croyant pas à ces innovations, persuadés que les gens reviendraient au papier auquel ils étaient si attachés. Sinon, dans dix ans, ne risquons-nous pas de devenir des universitaires un peu amers... et dépassés ! L'enseignement universitaire semble se transformer profondément et ses méthodes aussi : préparons-nous !