CARNETS DESCARTES

Véritude : Comment combattre la science et les faits avec ses tripes.

Véritude

 

TruthinessQu’est ce qu’une «véritude» ? Il s’agit là d’une tentative de traduction de ma part du néologisme anglais «truthiness». Le terme truthiness, dérivé de truth (vérité), a été inventé par l’humoriste et acteur américain Stephen Colbert en 2005, lors d’un de ses shows télévisés.  

Il a connu un succès immédiat aux Etats-Unis et a été choisi comme l’un des mots de l’année 2006 par Merriam-Webster, l’un des principaux éditeurs américains de dictionnaires (le «Webster» est l’équivalent de nos Larousse et autres Robert).

La définition qu’en donne Colbert est la suivante :

  Une véritude est une certitude qui vient de ses tripes, pas des faits
(from guts, not from facts)

Une véritude est une assertion dont on est intimement et viscéralement (tripes≈viscères) persuadé qu’elle est vraie, indépendamment de tout argument  factuel ou de tout raisonnement rationnel.

Pourquoi introduire ce néologisme ? Parce que le recours aux véritudes s’est beaucoup développé dans le débat public aux Etats-Unis. Les premières véritudes sont apparues en particulier dans le domaine politique et ont été imputées à George W. Bush et à son administration, notamment dans leurs justifications de l’invasion de l’Irak en 2003 (allégations sur l’arsenal d’armes de destruction massive qu’aurait détenu l’armée de Saddam Hussein). 

Les véritudes se sont rapidement ingérées dans le domaine du débat autour des sciences et du savoir, en particulier dans les domaines où les données et analyses scientifiques ont un impact sur la société et entrent en conflit avec les intérêts économiques, les agendas politiques ou les convictions religieuses de tel ou tel groupe ou communauté. Citons pêle-mêle : le réchauffement climatique, la vaccination, l’évolution, l’origine des espèces... 

Les véritudes sont des outils de communication, utilisées souvent pour combattre la science et/ou la rationnalité. Comment convaincre les autres d'une véritude ? Certainement pas par le raisonnement ou par la logique, puisque par définition, une véritude échappe à la validation par les les faits. La conviction des autres passe donc par le martelement avec autorité de l'affirmation, l'appel au «bon sens», la décrédibilisation des experts, le recours à la théorie du complot des élites... Parfois aussi la véritude avance masquée en se drapant dans une apparence de scientificité.

 

Voici quelques exemples de ces véritudes, vous en connaissez certainement d'autres :

 

Economie

Absence de corrélation entre croissance du PNB/habitant et taux maximal d'imposition

Véritude : « Réduire les impots dope la croissance économique »

Aux Etats-Unis, le grand credo des républicains en matière de politique économique est la réduction massive de la fiscalité, baisse supposée stimuler la libre entreprise, l’initiative économique privée et donc la prospérité. Le service de recherche du Congrès a réalisé en 2012 une étude rétrospective sur la corrélation entre taux d’imposition et la croissance économique (cf. New York Times). Manque de pot, l’étude en question conclut : 

«Il n’y a pas de preuves concluantes permettant de mettre en évidence une relation claire entre la réduction importante du taux maximal de l’impôt survenue au cours des 65 dernières années et la croissance économique. L’analyse des données suggère qu’il y a peu de corrélation entre le taux maximal d’imposition et l’épargne, l’investissement ou l’évolution de la productivité. En revanche, la réduction du taux maximal d’imposition semble corrélée à la concentration des richesses en haut de la pyramide des revenus.»

Qu’à cela ne tienne, ça n’a pas impressionné les républicains du Congrès, sûrs de leur fait quant à l’effet magique de la réduction du taux d’imposition. Sous leur pression, cette étude qui faisait désordre a finalement été retirée par le service de recherche trop zélé. Elle avait deux défauts : son auteur était démocrate et de formation universitaire (docteur en économie) ;  elle était basée sur l'analyse des données, pas sur une conviction issue de leurs tripes.

 

Biologie

Véritude : « L'évolution darwinienne est incapable d'expliquer la complexité du vivant. Ceci démontre que la seule explication à la vie est celle d'une création par un "concepteur intelligent". »

Les créationnistes américains refusent de voir mettre en doute la version de l'origine de la terre et de l'homme telle que rapportée par la Bible. Ils combattent depuis longtemps le modèle de l'évolution darwinienne : La terre a été créée il y a 6000 ans, en sept jours. Toutes les espèces vivantes ont été créées telles quelles par Dieu. Il n'y a pas d'évolution. Le Déluge à façonné les continents...

Leur lobby, très puissant aux Etats-Unis, a essayé à plusieurs reprises de faire interdire l'enseignement de l'évolution darwinienne (voir le billet sur le procès du singe). Ensuite, il a essayé d'obliger l'enseignement de la version biblique de la Création en classe de sciences, en parallèle de l'évolution. Dans les deux cas, in fine,  la Cour suprème des Etats-Unis a fini par débouter ces tentatives, au nom du premier amendement à la Constitution américaine qui instaure la séparation de la religion et de l'Etat.

Les créationnistes ne se sont pas laissés démonter par cette défaite. Ils sont revenus par la fenêtre avec l’intelligent design, une version de la création débarrassée de Dieu (replacé par un «designer» ou concepteur intelligent, dont la nature n'est pas spécifiée). Ils ont créé des instituts de "science de la création", développant des cours, des argumentaires pseudo-scientifiques bourrés de véritudes pour donner l'apparence de la science à leur discours. 

La principale véritude du discours actuel créationnistes : la compléxité irréductible. Le terme impressionne et donne à leur argument l'apparence du sérieux scientifique. De quoi s'agit-il ?

Selon eux, certains organes ou structures du Vivant sont trop complexes et surtout composés de parties interdépendantes et toutes indispensables, ce qui n'aurait pu émerger par le processus d'évolution et de sélection naturelle. Par exemple, l'œil des animaux est selon eux une structure trop compliquée, composée d'éléménts multiples (rétine, iris, cristallin...) et nécessaires : tout ceci n'a pas pu apparaître d'un seul coup par sélection naturelle. Ils sont donc convaincus avec leur tripes qu'étant donné sa complexité, l'œil a forcément été "conçu" par un "designer intelligent" et n'a pas pu être sélectionné par un processus darwinien (pour une réfutation de cet argument, voir par exemple la démonstration de Richard Dawkins ci-dessous).

L'argument créationniste est une véritude, car il n'est pas basé sur un raisonnement mécanistique et sur les faits, mais sur le recours à une explication ad hoc, le "concepteur" qui remplace la recherche d'une explication rationnelle. Ils croient au "concepteur" et donc ça suffit.

Autres exemples de véritudes biologiques :

Véritude : « Les antibiotiques donnent le cancer » (Googlez "antibiotique" et "cancer").
Aucune causalité n'a jamais été démontrée. En revanche, ce qui a été clairement démontré, c'est que l'utilisation des antibiotiques a augmenté collectivement l'espérance de vie de la population mondiale de près de dix ans au cours du 20ème siècle. Ceci n'empêche par une poignée de sceptique de refuser les traitements antibiotiques.


Véritude : « La vaccination ne sert à rien et comporte des risques importants ». 

 

Climat :

Véritude : « Le réchauffement climatique n'est pas causé par l'activité humaine »

Il y a une abondante littérature sur les débats autour de ce point. Je renvoie les lecteurs intéressés à Sciences2, le blog de Sylvestre Huet, journaliste à Libé qui traite régulièrement de cette question.

Je me contenterais de commenter l'attitude des républicains américains qui sont des ardents tenants de cette véritude. Ils considèrent qu'il faut limiter l'ingérence de l'Etat fédéral dans l'activité économique. Ceci concerne aussi toute réglementation en matière de protection de l'environnement, comme par exemple la limitation de la production des gaz à effet de serre (les USA sont l'un des rares états n'ayant pas ratifié le protocole de Kyoto). 

L'Institut Pew, un thinktank américain indépendant, a réalisé une enquête sur l'opinion américaine vis-à-vis du réchauffement climatique. Ses résultats sont tout à fait surprenants.

On pourrait croire que lorsque le niveau d'éducation s'élève, l'adhésion à ce type de véritude diminue : plus on est informé et éduqué, moins on devrait croire aux fariboles. Et bien chez les électeurs républicains, l'enquête montre que c'est exactement l'inverse : 31% de ceux qui n'ont pas de diplôme universitaire pensent que le réchauffement climatique est bien causé par l'activité humaine, contre seulement 19% chez ceux qui ont un niveau d'éducation universitaire.

Croire à une véritude n'est donc pas une conséquence d'un niveau d'éducation insuffisant.

Ainsi, des scientifiques renommés ont parfois adhéré et defendu quelques véritudes célèbres, d'ailleurs souvent en dehors de leur champ de compétence spécifique. Leur légitimité de "sachant" a alors contribué à populariser cette véritude et permis d'alimenter à tort l'idée d'une controverse ou d'un débat sur la question au sein de la communauté scientifique.

 

Véritude et psychologie

Thermomètre à mercurePourquoi croit-on à une véritude ? D'abord parce qu'on a envie d'y croire, mais aussi parce qu'on est influencé par des facteurs extérieurs.

Une équipe de psychologues néo-zélandais a étudié les facteurs capables d'influencer l'adhésion d'un individu à une véritude. L'un d'entre eux est l'association avec des éléments permettant de mémoriser et retrouver l'information plus facilement. Ces chercheurs ont présenté une liste d'assertions à des sujets en leur demandant de donner leur opinion sur la véracité de celles-ci.

Par exemple, l'une de ces assertions était :
"le métal liquide à l'intérieur d'un thermomètre est du magnésium" (évidemment fausse, c'est du mercure). Dans certains cas, l'assertion fausse était accompagnée d'une photo décorative (comme celle de droite), dans d'autres non.

La fréquence avec laquelle les sujets adhéraient à cette assertion fausse était significativement plus élevée lorsqu'elle était présentée avec la photo. L'interprétation des auteurs de ce travail est que "lorsqu'il est plus facile de se rappeler de l'information (du fait de l'association à l'image), alors on a le sentiment qu'elle est exacte". C'est la victoire du sentiment sur les faits.

 

Mefiez vous donc des véritudes et des jolies images qui sont là pour influencer votre jugement :

Soyez cartésiens...