CARNETS DESCARTES

La tectonique des MOOCs

(English Version)

La formation de masse, accessible sur internet représente aujourd'hui un objet de débats, de passions, d'essais, sans doute d'erreurs, d'options différentes, parfois divergentes, où se positionnent presque chaque semaine de nouveaux arrivants, souvent crédibles, chacun cherchant à démontrer (ou à se persuader) que son offre finira par s'imposer comme le modèle dominant de demain. N'a-t-on pas ici tous les ingrédients de ce qui ressemble à une rupture technologique dans un domaine clé de la société qu'est la formation ?

Le 15 avril, à l'Institut de France, à l'occasion de la semaine franco-allemande de la science ouverte par les ministres allemandes de l'enseignement supérieur et la recherche, la Charité, université médicale de Berlin, et Sorbonne Paris Cité ont décidé de créer un centre entièrement consacré à la formation, la recherche et l'expertise en santé publique et santé internationale. Parmi les trois axes de développement prioritaires, nous avons décidé de proposer de lancer la création d'une plateforme MOOC dédiée à la santé publique, avec l'Inria comme partenaire majeur. L'Inria, c'est la Silicone Valley à la française. Avec des réalisations fabuleuses en aéronautique, dans l'énergie, en robotique chirurgicale. En octobre prochain, les enseignants et chercheurs français et allemands, mais aussi d'universités des pays du Sud, comme d'autres pays d'Europe ou d'Amérique publieront leurs cours et leurs séquences de travaux personnels et en groupe sur l'une des toutes premières plateformes de MOOC entièrement conçue et développée en Europe, avec l'éthique européenne du service public (par exemple les profils d'étudiants enregistrés sur le système pendant l'acquisition des compétences au fil des cours, ainsi que leurs performances aux examens resteront la propriété stricte des étudiants eux-mêmes et ne seront pas vendus - à prix d'or - aux chasseurs de têtes et employeurs, comme le font aujourd'hui certaines plateformes "gratuites" nord-américaines). La plateforme Virchow&Villermé (ce sera son nom) adoptera un modèle économique original, où les cours seront payants (... 4€ pour un cours de 5 semaines), où les enseignants recevront des droits d'auteur, et où les universités seront rétribuées en retour, au prorata des fréquentations des cours qu'elles auront délivrés. La  prochaine rentrée sera innovante à Sorbonne Paris Cité pour la santé publique, et Paris Descartes est fer de lance de cette innovation, en collaboration avec ses 7 autres établissements partenaires, dont l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP) ! A suivre...

Ce même 15 avril, à Stanford, lieu bouillonnant s'il en est en matière d'innovation informatique, un professeur et son doctorant lançait une start-up, NovoEd, proposant une plateforme de MOOC de nouvelle génération, prétendant combler le fossé existant au sein des MOOC "classiques" (c'est-à-dire ceux qui datent de presqu'un an...), où les cours disponibles sont souvent accusés de ne pas générer le degré d'interactivité qui existe dans une université traditionnelle. NovoEd a recours à un ensemble de techniques exploitant au mieux l'apprentissage par les pairs, les réseaux sociaux, les exercices de groupe au sein de classes virtuelles reconstituées et permet aux étudiants d'échanger des idées, de communiquer entre eux, et même d'évaluer les travaux personnels de leurs collègues.

"Notre plateforme est réalisée pour mimer au plus près le monde réel", dit le PDG de NovoEd au site Venture Beat (site libre d'accès, en anglais). Il ajoute "On provoque un haut niveau de motivation et d'engagement personnel auprès des étudiants à travers divers outils de réseaux sociaux qui sont là pour reconstituer l'esprit et la dynamique d'une communauté d'étudiants à l'université. C'est ensemble qu'ils créent une ambiance qui leur permet de conserver un haut niveau d'attention, d'intérêt et de motivation au fil du cours." Aujourd'hui la plateforme accueille 7 cours de différentes disciplines, ouverts au public, gratuits, réalisés par des enseignants de Stanford. Un cours sur les technologies mobiles de santé sans frontières commence à la fin du mois, par exemple. Un cours dispensé récemment sur une plateforme de préfiguration portait sur l'entrepreunariat dans le domaine de la technologie et a rassemblé 80 000 étudiants de 150 pays différents. "Ils devaient former de petites équipes où il leur était demandé de réaliser des projets de groupe qui requièraient des talents de communication, de synthèse, et de leadership. Les 200 équipes ayant été les mieux notées avaient su se trouver des mentors pour les aider à développer leur business plan et les 20 meilleures ont été jusqu'à rencontrer des investisseurs. Finalement, le cours a permis la création de plusieurs entreprises de part le monde, dont certaines sont actuellement financées".

Les majors du secteur caracolent en tête aujourd'hui, entre la Khan Academy, Udacity, edX, ou Coursera (cette dernière affichait ce soir 3,2 millions d'étudiants inscrits), voient s'agréger autour d'elles (62 pour Coursera ) parmi les plus grandes universités du monde (du Nord). Pas un président d'université aujourd'hui ne fait l'impasse sur ce qui est en train de devenir un élément incontournable de la stratégie de demain en matière d'enseignement supérieur. Cela bouleversera probablement les façons d'enseigner. Quel impact ce mouvement aura-t-il sur les universités elles-mêmes ? Sur le métier de professeur ? Assistera-t-on à un mercato des professeurs pour attirer les meilleurs (ceux qui affichent les plus forts scores de participation à leurs cours) ? Depuis longtemps les enseignants réclament que l'on fasse une place plus grande à l'enseignement dans la prise en compte de l'avancement des carrières. Cela ne se fera-t-il pas naturellement avec les MOOCs ? "Cours d'épidémiologie sur les enquêtes cas-témoins, 5 semaines, 50 000 étudiants inscrits, 5000 ayant passé l'examen, 3500 l'ayant réussi avec un score supérieur à 50%, traduction en 5 langues"...

L'Europe ne prendrait-elle pas des risques en restant absente de ce mouvement ? Les universités, les instituts de recherche participeront-ils au bouillonnement que l'on observe aujourd'hui ? Les premiers venus sur le marché ne sont pas toujours ceux qui resistent au temps. Nous utilisons prinicpalement Google comme moteur de recherche, mais ceux d'entre-nous qui sont nés au siècle dernier, se rappelent-ils quel était le premier navigateur qu'ils ont utilisé ? Ce n'était pas Google qui n'existe que depuis la toute fin des années 90 (créé à Stanford...). C'était probablement Altavista (Netscape) que l'on a relégué aux oubliettes aujourd'hui, ou un autre (Excite, Magellan...). L'Europe peut rester ambitieuse, innovante, combative sur ce terrain. Elle peut afficher ses différences aussi. On a évoqué l'éthique de service publique dans la protection des données privées, mais aussi la culture et la langue dans l'enseignement. La communauté francophone aujourd'hui est composée de plusieurs centaines de millions de personnes, aux quatre coins du monde, qui ne se tournent pas toujours vers les contenus anglophones, et dont les besoins en matière de formation sont particulièrement importants et peu comblés par l'offre existante.

Les cartes se battent aujourd'hui dans la sphère de l'enseignement supérieur. Demain, ce ne sera peut-être plus les universités de l'Ivy League qui tiendra le haut des classements internationaux. Ou bien, peut-être, différentes formes d'apprentissage co-existeront et seront complémentaires. Personne ne sait bien quelle route est en train de se tracer devant nos yeux. Ce qui serait dommage, ne serait-ce pas de ne pas chercher à aller explorer ces nouveaux sentiers qui s'ouvrent à nous ?

Blog d'Antoine Flahault (VF)

Blog d'Antoine Flahault (VF)

Blog d'Antoine Flahault, professeur de santé publique à la Faculté de Médecine Descartes, Sorbonne Paris Cité, d'accès public libre

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