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Dengue, immunité croisée de deux ans

(English Version)

L'immunité vis-à-vis de la dengue est une telle énigme pour les chercheurs que l'on peine depuis des années à trouver un vaccin contre cette maladie qui infecte plus de 50 millions de personnes chaque année dans le monde. Ce virus transmis par un insecte de la famille Aedes (A. aegypti ou A. albobictus, les mêmes que ceux qui transmettent le virus de Chikungunya) comporte quatre sérotypes différents. On sait avec tous les virus ayant plusieurs sous-types, comme par exemple le virus grippal, qu'il existe un certain niveau d'immunité croisée : quand on a été infecté par un sous-type, disons H3N2, alors on est un peu protégé contre un nouveau sous-type, disons H1N1, ce qui s'est passé (un peu) durant la dernière pandémie en 2009. Connaître le niveau et la durée d'immunité croisée et donc le niveau et la durée de protection conférée par ces infections survenant de façon séquentielle est particulièrement important lorsque l'on modélise sur ordinateur les épidémies de maladies transmissibles. C'est une équipe composée de mathématiciens de l'école de santé publique de l'Université de Johns Hopkins et de celle de Pittsburgh (USA) associée à des pédiatres de Thaïlande qui a cherché à se pencher sur le problème de l'immunité croisée résiduelle de la dengue avec l'objectif de mieux comprendre les phénomènes épidémiques récurrents de cette maladie qui présente les symptômes voisins de ceux de la grippe (certains l'appelle communément "la grippe des tropiques", elle sévit largement dans tous les départements et territoires d'outre-mer), et qui peut se compliquer de formes hémorragiques d'évolution parfois mortelle et contre lesquelles il n'y a pas aujourd'hui de traitements autres que symptomatiques.

Nicholas Reich et coll. ont très récemment publié dans J R Soc Interface un article (accessible en anglais sans restriction) qui fera sans doute date dans le monde de la dengue et qui contribuera peut-être à mieux comprendre l'immunité de la dengue.

Les auteurs ont analysé une série, remontant à 38 ans, et provenant de 12 197 patients infectés par un virus de la dengue sérotypé dans un grand hôpital pédiatrique de référence de Bangkok. Ils ont pu constater qu'un niveau substantiel d'immunité croisée entre n'importe quel sérotype vis-à-vis des trois autres sérotypes persistait en moyenne 2 ans (entre 1 et 3 ans) après l'infection, remettant en cause les premières études réalisées à la fin des années 1940 par Albert Sabin, le médecin qui découvrit les sérotypes de dengue et chiffrait à l'époque entre 2 et 9 mois la durée d'immunité croisée, parce que la durée maximale de suivi de ses patients (infectés expérimentalement à l'époque...) n'était que de 9 mois.

Les travaux de Reich et coll. vont à l'encontre d'une hypothèse formulée par Halstead et qui évoque au contraire d'une immunité croisée, une facilitation immunologique à la suite d'une infection par un autre sérotype de dengue que celui de la précédente infection.

Il peut paraître surprenant de ne découvrir qu'en 2013 des caractéristiques qui peuvent paraître aussi basiques d'une infection aussi commune que la dengue. Notre équipe (Cauchemez et coll. Stat Med, 2004) avait d'ailleurs, dans le domaine de la grippe, remarqué que la durée de la période contagieuse de la grippe n'était pas supérieure 4 jours, ce que disait tous les ouvrages médicaux jusqu'à très récemment, mais plutôt de 2 jours et demi en moyenne. Ce sont souvent des équipes de mathématiciens soucieux de calibrer au mieux leurs modèles qui effectuent ces recherches (avec des cliniciens, virologues ou immunologistes). Car les épidémiologistes sont des gens qui ont besoin d'observer avec précision les phénomènes pour tenter de les reproduire et de mieux les prévoir. Les erreurs de prévisions commises par nos modèles ont cet intérêt qu'elles nous questionnent sur nos outils mais aussi sur la qualité des informations avec lesquelles nous avons nourri nos simulations. Cette équipe nord-américaine connue dans le monde de la modélisation des arboviroses (ces maladies infectieuses transmises par des insectes) n'arrivait pas à reconstituer les dynamiques épidémiques de dengue observées dans le monde. Elle s'était rendu compte qu'elle devait faire une hypothèse erronée en paramétrant la quasi-absence d'immunité croisée. Elle avait réalisé que la précision autour de ce paramètre était cruciale pour l'ensemble de la dynamique épidémique de la dengue. Elle a retroussé les manches et décidé de mesurer ce paramètre à partir d'une série constituée sur 38 ans par d'excellents pédiatres Thaïlandais.

Ce papier permettra de mieux comprendre et donc de mieux prévoir la dengue lorsqu'elle émerge quelque part dans le monde (partout potentiellement où s'est installé Aedes albopictus), et aura des répercussions auprès de ceux qui cherchent le graal d'un vaccin tétravalent qui tarde à arriver sur le marché.

A la rentrée, en ligne sur notre future plateforme MOOC (massive open online course), je vous expliquerai par le détail, comment les habitants de La Réunion et Mayotte ont fait face au virus du Chikungunya en 2005-2006...

 

Blog d'Antoine Flahault (VF)

Blog d'Antoine Flahault (VF)

Blog d'Antoine Flahault, professeur de santé publique à la Faculté de Médecine Descartes, Sorbonne Paris Cité, d'accès public libre

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