CARNETS DESCARTES

L'offensive MOOC de l'été

(English Version)

Dans le monde académique, on parle de plus en plus de MOOC (massive open online course), et notamment cet été. La revue britannique Nature a consacré un numéro spécial sur le sujet en ligne depuis le 18 juillet (accès sans restriction, en anglais). Dans la même revue, Sarah Kellogg, a rédigé un article "comment réaliser un cours de MOOC", accessible sans restriction en anglais. Pendant ce temps, le campus (et le siège) de l'Inria à Rocquencourt (ancien siège de l'OTAN reconverti après la guerre pour y installer l'Institut national de la recherche en informatique et automatismes, Inria), devenait le "Cinecitta" de l'université française, organisant une noria de professeurs de France et d'Allemagne se prétant au jeu de l'enregistrement de MOOC dans ses studios high-tech.

Je ressors d'une immersion de deux mois dans cette première expérience pédagogique à la fois passionnante et éprouvante, venant de terminer l'enregistrement de mon premier cours, qui ouvrira à la rentrée et portera sur une étude de cas, celle du contrôle de l'épidémie de chikungunya à l'île de La Réunion, en 2005-2006. Jamais, dans ma vie d'enseignant, je n'avais passé tant de temps à la préparation d'un cours en amont. Jamais je n'avais tant investi dans les détails au moment de la préparation des transparents, y compris en écrivant aux éditeurs des journaux pour obtenir les copyrights nécessaires à la mise en ligne d'un tiré à part d'articles. Au final, il n'y aura sans doute (et heureusement pour les étudiants !) pas beaucoup plus de 12 heures d'enregistrement vidéo. Mais toute la pédagogie s'en est trouvée profondément transformée et reconstruite pour l'occasion. Et pourtant, il s'agissait sans doute de l'un des enseignements sur lequel je me sentais le plus à l'aise a priori. Je l'avais rôdé chaque année depuis 5 ans auprès d'étudiants francophones de l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique, puis anglophones du Master of Public Health de la même école que je dirigeais. J'avais pu ainsi en améliorer le contenu, les exercices participatifs, analyser les questions des étudiants.

Pour le MOOC, nous avons décidé de le réaliser en français, ma langue maternelle, même s'il sera sous-titré en anglais et en allemand, puisque le MOOC Virchow et Villermé entièrement dédié à la santé publique est une initiative franco-allemande. Nos amis de Berlin sont venus aussi à Cinecitta, pour enregistrer leurs cours, les derniers l'ont été à l'occasion du week-end du 14 juillet, belle image de la collaboration franco-allemande dans le domaine de la santé publique académique !

Je ne sais pas encore qui sera le public de nos cours, s'il sera "massif" et au rendez-vous cet automne, mais tous, nous ressortons, certes essorés de cette expérience, mais conscients de vivre une aventure exceptionnelle et transformante. Je n'ai plus de doutes, à la fin du mois de juillet 2013, que les MOOC vont profondément bouleverser l'enseignement supérieur et probablement son paysage institutionnel à court ou moyen terme.

La complexité et l'intérêt pédagogique qui sous-tendent ces enseignements d'un genre nouveau ne sont pas tant dans le découpage des séquences vidéo. Certes on ne réalise pas des enregistrements continus de une heure, ni même de 45 minutes. On sait qu'il ne faut pas dépasser les 20 minutes, et qu'un format de 10 minutes par séquence est même recommandé. Ce ne sont pas non plus les quizz posés à la fin de chacune de ces courtes séquences qui sont d'une folle originalité non plus. Elles permettent à l'étudiant en ligne de vérifier par lui-même qu'il a suivi ce qu'on vient de lui transmettre. Dans le fond, le prof ne sait pas le degré d'attention de son auditoire très hétérogène, et il faut bien utiliser de petits artifices pour aider tant l'enseignant que l'apprenant à avancer dans le maquis parfois arride de la formation à distance. Non, l'enjeu, on le saisit rapidement, résidera dans la communauté qui peut - qui doit - se créer à l'occasion du cours. La constitution d'un réseau social autour du cours est la véritable et potentiellement extraordinaire nouveauté des cours de MOOC, qui n'a pas d'équivalent dans l'enseignement classique (il existe bien sûr un réseau social à l'université, mais pas de même ordre de grandeur).

Nous souhaitons, par exemple, proposer des cours pour les aidants (de la maladie d'Alzheimer). Qui mieux que les aidants eux-mêmes peuvent former d'autres aidants ? Certes les aidants peuvent tirer un grand profit de cours dispensés par des experts du domaine : des juristes au fait des dernières évolutions réglementaires parfois si complexes, ou des neurologues ou psychiatres chercheurs pointus des maladies qu'ont leurs proches. Mais lorsqu'un aidant fera l'expérience d'une difficulté rencontrée dans sa vie quotidiene, si 50 000 ou 100 000 autres aidants sont en ligne au même moment et suivent le même cours, n'y aura-t-il pas un, dix, cent peut-être mille autres aidants à vouloir partager cette question parce que l'un l'aura déjà rencontrée et saura mieux que quiconque exprimer sa sympathie et sa solidarité, un autre aura testé une solution possible et la soumettra au groupe qui en discutera. Le prof pourra intervenir, apporter les dernières connaissances du moment, recadrer d'éventuels propos inappropriés, etc... Nous ne savons pas encore comment tout cela se jouera. Il me semble cependant, que nous avons affaire à un formidable outil et que nous sommes encore loin d'en avoir exploré les facettes et la richesse.

Il reste bien sûr de nombreuses interrogations. Elles sont nourries par les scepticismes, parfois même les oppositions ou les réticences qui sont très utiles pour tempérer les enthousiasmes lorsqu'ils sont excessifs, mais aussi pour amener à réfléchir sur le type d'enseignement supérieur que nous voulons façonner pour demain. Des questions éthiques (nous en avons parlé dans de précédents billets, concernant les données recueillies sur les étudiants par exemple), des questions juridiques (à qui appartiennent les cours ?), des questions de gouvernance (quelle place à la démocratie universitaire ? quelle indépendance pour les enseignants chercheurs dans leur pédagogie ?), des questions de pédagogie (quelle valeur de l'évaluation par les pairs ? quel est l'intérêt des questions à choix multiples dans certaines disciplines ?), des questions techniques (elles sont multiples car les plateformes hébergeant ces cours sont le fruit de prouesses technologiques), etc...

Nous réalisons actuellement une enquête internationale pour nous apporter des éléments qui entreront dans notre feuille de route : quels contenus, quels cours, quelle pédagogie, quelles expérimentations devons-nous attendre d'un MOOC entièrement dédié à la santé publique et d'inspiration européenne ? Plus de 100 experts mondiaux y participent assidument cet été (à distance !), associant leurs étudiants, d'anciens élèves aussi, de tous les coins du monde, de Côte d'Ivoire ou de Djibouti, du Costa Rica ou du Nicaragua, de San Francisco ou de Taiwan, d'Australie, d'Israël, de Turquie ou du Kazhakstan et de nombreux pays européens dont la France et l'Allemagne, bien sûr.

Le monde de la formation bouge en ce moment, et bouge rapidement. Il est difficile de savoir encore où il va, comment il y va, mais il est sûr qu'il y va quand même ! Une chose est en effet certaine aujourd'hui, cette "MOOC mania" est en train de remettre l'enseignement au coeur des préoccupations des universités longtemps dominées (et classées) par l'unique investissement en recherche. Aujourd'hui si l'on veut investir dans l'avenir, on se rend compte qu'il faut investir dans la formation, l'enseignement supérieur et la pédagogie : c'est nouveau quand même !

Commentaires

  • Régis Deloche 23/08/2013

    Gary Becker est prix Nobel (1992) de sciences économiques. Richard Posner est professeur de droit et juge. Le Becker-Posner Blog a commence en 2004.  On y trouve deux articles concernant les MOOCS

    MOOCs—Implications for Higher Education—Posner

    http://www.becker-posner-blog.com/2012/11/moocsimplications-for-higher-educationposner.html

    Dans cet article, Posner analyse le marché des MOOCS. Du côté de la demande, il y a trois catégories d’agents : les retraités et ceux qui veulent faire travailler leurs petites cellules grises ; ceux (jeunes et moins jeunes) qui veulent acquérir des compétences nouvelles qui pourront les aider à mieux réaliser leurs projets professionnels ; ceux qui veulent obtenir un diplôme. Du côté de l’offre, le problème principal est celui du développement d’un business model viable. Satisfaire les besoins des deux premières catégories de demandeurs est peu coûteux. Pour la troisième catégorie (virtuelle pour l’instant) de demandeurs, c’est différent. La conclusion de Posner est la suivante : les MOOCS auront sans doute sur l’enseignement supérieur un impact semblable à celui qu’internet a eu sur les libraires et les éditeurs.

    Online Courses and the Future of Higher Education-Becker

    http://www.becker-posner-blog.com/2012/11/online-courses-and-the-future-of-higher-education-becker.html

    Dans cet article, Becker fait une anayse coûts/avantages des MOOCS. Les avantages sont les suivants: grand nombre d’étudiants, qui peuvent travailler à leur guise, avoir, via internet, des discussions stimulantes entre eux et avec leurs professeurs et s’auto évaluer. L’inconvénient majeur est le suivant: aucun contact direct entre les étudiants et entre ceux-ci et les professeurs. La conclusion de Becker est la suivante : les MOOCS s’imposeront très vite dans le paysage de l’enseignement supérieur, notamment dans les pays en voie de développement soucieux d’augmenter rapidement leur offre en matière d’enseignement supérieur.

Blog d'Antoine Flahault (VF)

Blog d'Antoine Flahault (VF)

Blog d'Antoine Flahault, professeur de santé publique à la Faculté de Médecine Descartes, Sorbonne Paris Cité, d'accès public libre

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