CARNETS DESCARTES

A Scanner Darkly

Substance Mort, de titre original « A Scanner Darkly », est un roman écrit en 1976, vers la fin de la carrière de Philip Kindred Dick. Mort en 1982, il fut  un écrivain de science fiction peu reconnu de son vivant, mais est maintenant considéré comme un des piliers du genre et a vu plusieurs de ses œuvres portées au grand écran.

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A Scanner Darkly raconte l’histoire et la déchéance de l’agent des stupéfiants Bob Arctor. Connu par ses collègues sous l’identité de « Fred », il tente de s’infiltrer dans une communauté de junkies pour remonter à la source de production d’une nouvelle drogue causant des ravages dans le pays : la subtance M.

En tant que Fred, il est amené à enquêter sur  Bob Arctor sans pouvoir révéler qu’il s’agit de lui-même,  afin de conserver sa couverture. Au fur et à mesure de cette enquête farfelue et paradoxale, Arctor a de plus en plus de mal à distinguer qu’elle est sa véritable identité. Sa consommation de Subtance M dépasse le cadre de son travail et lui fait perdre pied avec le monde qui l’entoure.

Philip K Dick a fait de la remise en cause de la réalité imposée et de la manipulation de la réalité un thème récurrent dans ses œuvres. Beaucoup moins proche d’un roman de science fiction que son « Œil dans le ciel », où les personnages sont projetés d’une réalité à une autre par une machine, ou que son Ubik, où le monde se modifie et se désagrège au fur et à mesure du temps, Subtance Mort se déroule dans le futur proche de la Californie. Ce futur n’a rien d’impossible et c’est un élément inquiétant du récit. L’auteur y dépeint une société autoritaire, laissons peu de place à la contestation, et où les communications sont contrôlées en permanence. Le fossé entre les classes du pays s’est creusé à l’extrême et semble avoir laissé pour compte les gens comme Bob.

On découvre un monde paranoïaque, où les amis se méfient les uns des autres, à la fois à cause de leurs addictions respectives mais aussi de la société dans laquelle ils évoluent. Les conversations entre les protagonistes nous immergent dans la déchéance mentale et le délire quasi continuel de Bob et de ses amis, qui carburent à diverses drogues dures et notamment à la promesse de mort cérébrale que constitue la substance M.

Leur univers semble à la fois amusant et morbide, et donne à réfléchir sur l’attrait et les conséquences de ce style de vie. Bob Arctor est décrit comme un ancien citoyen lambda ayant réalisé un jour que sa vie était « dénuée de toute passion, de toute aventure ». Renonçant à son trop plein de sécurité, il décide de tout plaquer. Sa nouvelle vie lui procure le sentiment de plus pouvoir être sûr de rien. Malgré cette absence de regret pour son ancien de style de vie,  Arctor est entouré d’exemples flagrants d’excès de drogues qu’il condamne, mais ne s’arrête pas pour autant de consommer. Il ne se rend pas compte que lui aussi devient peu à peu aussi dépendant et incohérent que ses amis.

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De mon point de vue, ce roman traite de la recherche de la vérité pour chacun et du choix de sacrifier son confort et parfois sa santé pour vivre plus intensément sa vie. L’auteur l’a dédié au groupe d’amis avec lequel il vivait, à l’instar de Bob Arctor, dans son propre appartement dans les années 70, et qui sont pour la plupart morts ou ont subit des dommages souvent permanents au corps comme au cerveau. Je ne pense pas qu’il ait voulu condamner l’usage des drogues, mais plutôt avertir que vouloir prendre du bon temps éternellement, de cette manière, ne dure jamais longtemps.

 

 

Ce roman est à la fois drôle, tragique, perturbant et passionnant. L’auteur a insufflé beaucoup de lui-même dans Substance Mort, tout en développant des thèmes parallèles intéressants (un de ces thèmes, dont la conclusion du livre révèle toute l’horreur, vous fera sans doute réfléchir sur les dérives de notre système économique). C’est à mon sens un des meilleurs livres de l’auteur et une des plus passionnantes lectures de mes dernières années.

Pour ceux qui seraient intéressés par l’histoire mais pas forcément motivés pour la lire, une adaptation au cinéma est sortie en 2006 sous le nom de « A Scanner Darkly », par Richard Linklater. Graphiquement parlant, c’est un pari osé mais réussi, et le film colle bien au roman.

Un extrait du livre, en rapport direct avec son titre :

[...] Une chose agit sur moi, ici, dans ma propre maison. Sous mes yeux.

Vu de l'intérieur des yeux de quelque chose ; par le regard de quelque chose ; par le regard de quelque chose. Qui, à la différence de Donna aux yeux sombres, ni cille jamais. Que peut voir une caméra ? Que voit-elle vraiment ? Voit-elle dans la tête ? Plonge-t-elle son regard jusqu'au coeur. Voient-elles clairement ou obscurément en moi - en nous, la caméra passive à infrarouge ancien modèle, et la caméra holographique nouveau modèle ? J'espère qu'elles y voient clairement, parceque ces temps-ci, moi je n'y vois plus en moi. Je ne vois que du brouillard. Brouillard à l'extérieur. Brouillard à l'intérieur. Pour le salut de chacun, j'espère que les caméras ont meilleure vue. Car si la caméra ne voit qu'obscurément, comme j'y vois moi même, nous sommes tous maudits, maudits comme nous n'avons jamais cessé de l'être, et nous mourrons ainsi, en sachant peu et sachant mal le peu que nous savons.

 

 

Commentaires

  • Anonyme 04/11/2010

    Très sympa l'article. Je n'ai pas eu l'occasion d'en lire le bouquin, mais le "film" (mi film, mi animation) s'inscrit dans le même, genre, particulier, marquant. A voir si tu ne l'as pas vu !

    Vincent

  • Francois Grimm 04/11/2010

    C'est pas bien de lire les articles en sautant le dernier paragraphe Vincent :P. Mais sinon merci, j'ai hâte de lire tes rendus ;).

  • Anonyme 04/11/2010

    Surprenant ! J'ai pourtant bien lu l'article ^^

    Je vais écrire un article sur la lecture sélective...

    Et quant à mes rendus...il me manque plus qu'à être inscrit !

    Vincent

  • Jean-Gabriel Brisacier 10/11/2010

    Pourriez vous ajouter un court passage (extrait du livre) pour que l'on découvre le style de cet auteur. Quoi qu'il en soit votre article donne envie de lire ce livre qui semble addictif...et maintenant que lisez vous?

  • Francois Grimm 14/11/2010

    Le passage fut dur à sélectionner mais celui que j'ai ajouté en fin d'article semble faire assez echo au titre pour être interessant.

    En ce moment je lis les premiers tomes de la série de comics anglophone (trouvable aussi en VF) "The Walking Dead", récemment adaptée en série télé. J'en ferais peut-être un article si je lis quelques autres tomes.

  • Roman Quelen 15/11/2010

    Merci, je viens de me rappeler que je devais essayer de lire du Philip K Dick grâce à ton article. J'ai vu le film A scanner darkly, c'était pas mal mais un peu confus (peut-être volontairement), je pense plutôt commencer par le classique Ubik en livre.

    En ce qui concerne Walking dead, je te conseille vivement sa lecture, la publication est encore en cours aux Etats-unis au rythme d'un chapitre par mois (le dernier paru est le 78), ça reste toujours aussi passionnant, et l'histoire ne semble pas prête de s'arrêter. Une adaptation télévisée vient également de débuter sous la forme d'une série pas encore officiellement disponible en France dont j'ai eu l'occasion de voir le premier épisode et qui s'annonce de qualité.

  • Roman Quelen 15/11/2010

    Oups j'avais pas bien lu ton commentaire jusqu'au bout et je n'avais pas vu que tu parlais aussi de la série.