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Parcours d'une jeune prof en UPE2A

Parcours d'une jeune prof en UPE2A

Interview de Myriam Brelle, professeur d’UPE2A au collège Jacqueline de Romilly (le Blanc-Mesnil, 93) réalisée le 30/10/2019

 

Etant professeure d’éducation musicale en collège, sensibilisée aux publics allophones, à leurs difficultés et besoins, je m’intéresse aux UPE2A et suis entrée en contact avec quelques professeurs et leurs classes lors d’un stage au cours duquel j’ai réalisé des interventions pédagogiques autour de la chanson.

C’est dans le contexte de la reprise de mon travail au mois de mai 2019 que j’ai effectué un remplacement dans le collège de Myriam, et lorsque j’ai su qu’il y avait une classe d’UPE2A, j’ai demandé à Myriam si je pouvais venir observer la classe 1 heure et nous avons par la suite réalisé un atelier de deux heures avec les élèves autour de la réception de 5 chansons.

 

Il a donc été naturel pour moi de m’adresser à Myriam pour lui demander de réaliser cet interview ce qu’elle a accepté avec plaisir, et je l'en remercie !

 

Lucie : Bonjour Myriam ! Merci d’avoir accepté cette interview. Quelle est ta formation et ton parcours professionnel ?

Myriam : J'ai fait d’abord une licence de Lettres, et dans le cadre de cette licence, j’ai suivi un parcours FLE à la fac à Paris 3, ensuite j’ai passé le CAPES, et 4 ans après, je me suis mise en disponibilité. J’ai enseigné dans une école au Liban, et pendant cette disponibilité j’ai passé la certification complémentaire français langue seconde, ce qui m’a permis, de retour du Liban, de postuler sur un poste spécifique d’UPE2A.

L : Et qu’est-ce qui t’a amené vers les UPE2A ? Tu connaissais ? C’était un projet pour toi ?

M : Oui, le fait que j’avais déjà fait du FLE à la fac, c’est que j’avais déjà un peu en tête de travailler avec un public allophone. Ce n’était pas très clair si je voulais bosser dans le cadre de l'éducation nationale ou plutôt faire du FLE à l'étranger ou en Alliance Française mais j'avais déjà une attirance pour l’enseignement Français Langue Etrangère. Ensuite, les premières années d'enseignement, j'ai croisé des élèves allophones dans les classes ordinaires, c’étaient souvent des élèves sortant d’UPE2A et c’est ça qui m’a amené à m’intéresser de plus près à ce qui existait comme dispositif au sein de l’éducation nationale et ensuite à me former et à passer la certification. Voilà, donc j'ai cherché et travaillé avec les UPE2A vraiment par choix.

L: Tu as passé la certification en interne, c’est ça? Avec le CASNAV? 

M: Oui; quand j’ai fait ma 4ème année d’enseignement, j’ai fait une formation proposée par le CASNAV spécifique à la préparation de la certification. À l’époque c’était proposé que par le CASNAV de Créteil mais maintenant c’est une formation commune aux CASNAV de Paris, Créteil et Versailles, et c’est une formation où on est vraiment guidé pour travailler notre dossier, réfléchir à des problématiques, qu’est-ce qu’on a envie de présenter dans notre dossier, qu'est-ce qu'on présente à l'oral, voilà, on présente un peu les grandes lignes de l’UPE2A, tout ce qui est institutionnel et puis aussi pédagogique, didactique; c’est un peu court pour travailler tout ça, mais ça met quand même le pied à l’étrier.

L: Oui, et puis du coup ça pose vraiment les bases indispensables nécessaires pour pouvoir commencer, j’imagine.

 M : Oui, exactement. Et puis après la certification, j’ai lu pas mal. Pour la certification, on dit qu’il y a un peu 3 piliers :  tout ce qui est institutionnel, le fonctionnement de l’UPE2A, les missions du coordo etc., il y a tout ce qui est théorique, donc c’est par rapport à ça que j’ai lu des choses sur le FLS, sur les élèves issus de l’immigration, des choses comme ça, parce qu’il faut avoir un peu d’apport théorique, et ensuite, pédagogique, et là je me suis beaucoup appuyée sur mon expérience au Liban, parce du coup j’avais un public non francophone.

L: On peut faire peut-être une incursion sur cette expérience qu'est-ce que ça t’a apporté ? Quel type de public t’avais, qu’est-ce que t’as fait en gros…?

M : Je voulais vraiment travailler dans une école libanaise, alors j’ai été embauchée dans une école primaire en fait, donc j’avais des élèves qui avaient entre 5 et 11 ans, ils étaient plus petits par rapport à ce que je faisais au collège, et j’avais 2 missions : d’une part, faire de l’oral avec, en fait, les écoles au Liban elles sont toutes bilingues, soit arabe/anglais soit arabe/français, dès les plus jeunes classes. Sauf qu’en fait l’enseignement du français il est très basé sur l’écrit, et comme j’étais dans une école à la campagne, c’était pas du tout des familles francophones, et donc en fait, ils se rendaient compte que les élèves ils étaient capables de conjuguer des verbes à des temps compliqués mais pas de faire une phrase à l’oral. Et donc ils m’ont demandé en fait d’intervenir dans les classes un peu comme une assistante de langue, avec des ½ groupes pour faire des activités; donc j’ai fait des choses autour du conte,  du théâtre, des activités d’initiation à la sexualité, des choses comme ça, pour en fait créer des occasions de parler et de faire parler les élèves.

Ça c’est la première mission; et la deuxième mission, c’est d’intervenir auprès d’élèves en difficulté qui étaient de temps en temps sortis de leur classe pour faire de la remédiation; moi je le faisais en français, il y avait une prof qui intervenait sur l’arabe, et une prof qui intervenait sur les maths. Et ça c'est marrant parce que ça ressemblait déjà à ce que je faisais en UPE2A dans le sens où j’avais des élèves d’âges différents n’étaient pas toujours là en même temps, donc c’était très individualisé, et j’étais obligée de différencier complètement les activités que je leur proposais du fait de l’organisation même du dispositif.

L : Du coup sans le savoir tu t'es préparé à l’UPE2A ! 

M : Oui, exactement !

L: On en vient aux spécificités d'une classe l’UPE2A alors au niveau profil élève,  gestion de classe, parcours de l'élève avant pendant et après son passage en UPE2A, de leur emploi du temps, du coup, comment ça se passe tout ça? 

M : Alors le profil des élèves, il est très très varié, c’est une des spécificités. Normalement en UPE2A collège il y a uniquement des élèves qui ont été scolarisés dans leur pays d'origine, donc des élèves lecteurs et scripteurs dans leur langue d'origine mais, régulièrement en fait  il y a des élèves … parce qu’il y a des UPE2A non NSA (non scolarisés antérieurement) qui sont dans certains collèges, mais comme souvent c’est trop loin pour les familles, il y a des familles qui refusent que leur enfant aille prendre le bus tout seul, surtout quand c’est des jeunes, et donc du coup on les récupère en UPE2A. [...] ça arrive même si théoriquement ça devrait pas arriver.

Ce sont des élèves qui ont entre 11 et 16 ans. Même 10 et 16, parce qu’il y en a qui arrivent qui ont 11 ans entre septembre et décembre, donc quand ils arrivent ils sont encore tout petits,  et alors c’est très varié parce que selon leur langue d'origine et selon leur niveau scolaire dans leur pays d'origine il y a un peu de tout… il y a des élèves qui sont très vite à l'aise à l'oral parce qu’ils sont par exemple lusophones ou romanophones et du coup c’est très proche du français et ils apprennent très vite; il y a des élèves qui viennent de cultures scolaires qui sont vraiment axées sur l'écrit et pour qui c’est très difficile de débloquer un peu l'oral, par exemple les élèves tamoul c’est hyper compliqué; enfin voilà, il y a vraiment de tout. 

Après, le parcours de l'élève, donc quand les familles arrivent en France, il passe au CIO,  et c’est le CIO qui atteste qu’ils sont non-francophones, et ensuite, une fois qu’il y a cette attestation du CIO, ils sont affectés dans un établissement. Parfois ils attendent à la maison pendant 4 ou 5 mois avant d’avoir une place parce qu’il n’y a pas de place en UPE2A.

Ensuite ils font vraiment un an en UPE2A, mais on peut demander à ce que certains soient maintenus quand ils en ont besoin, notamment pour ceux qui viennent de systèmes linguistiques très éloignés du français, par exemple mes élèves Tamouls font tous plus d’un an, et ça c’est une demande qu’on doit justifier.

L: C’est toi qui fais la demande? 

M: Oui c'est moi-même qui fais la demande. Avec mon équipe pédagogique, donc les collègues qui les ont en SVT, en maths, en histoire, ils appuient aussi la demande mais c’est moi qui rédige le courrier, j’envoie des productions d’élèves etc. pour justifier ma demande de maintien.

Et quand il sort de l’UPE2A, il va en classe ordinaire; ah oui, ce que j’ai oublié d’expliquer,  c’est que pendant qu’ils sont en UPE2A ils ont une classe de rattachement, 6e, 5e, 4e ou 3e; cette classe de rattachement en général, on la décide en équipe au bout de 2 ou 3 semaines après l’inscription au collège, en fonction de leur maturité, de leur niveau scolaire d’origine, leur niveau en maths par exemple.

Ça nous donne des éléments pour savoir dans quelle classe il vaut mieux les inscrire, ilet du coup quand ils passent dans la classe ordinaire, ils vont dans cette classe de rattachement si c'est en cours d'année, et si c’est en fin d’année, ils passent dans la classe supérieure l’année suivante. En fait l’objectif c’est de donner aussi un truc un peu productif aux élèves qui continuent à avancer dans leur scolarité et pas qu’ils sont en train de tout arrêter le temps d’apprendre le français.

Voilà; et après, les emplois du temps, c’est le casse-tête, parce que donc ils sont dans une classe de rattachement et normalement ils sont censés suivre ce qui est demandé; ils sont censés être en inclusion dans certaines disciplines, dans leur classe de rattachement, donc moi j’inclue principalement en EPS et en anglais, en anglais pour les élèves qui ont fait de l’anglais dans leur pays d'origine mais pas pour ceux qui en ont jamais fait du tout, sauf s’ils sont en 6e, dans ce cas pas de soucis parce que c'est un niveau débutant. Ceux qu’on peut gérer au niveau de la compatibilité de l’emploi du temps ils sont aussi inclus en arts plastiques, et puis au fur et à mesure de l’année, ils vont être de plus en plus inclus, donc, l’éducation musicale, la technologie, les maths, les disciplines où on peut les inclure progressivement une fois que les barrières principales de la compréhension du français sont franchies.

L: Et ça c’est toi qui proposes aux collègues?

M : Oui, toujours en consultant mon équipe d’UPE2A. [...] l’élève fait un stage d’inclusion de 2 semaines, où ils ont un petit livret avec des objectifs à atteindre, et à l’issue des 2 semaines de stage, on fait le point pour voir ce qui s’est bien passé ou pas ; en général ils restent dans la classe, mais ça nous permet de mettre en place des adaptations avec les collègues et de dire “il a besoin de telle aide, il a besoin d'un carnet de lexique, il a besoin qu’on lui donne la trace écrite du cours, il a besoin d’avoir accès à un dictionnaire bilingue pour les évaluations”, voilà, selon le profil de l'élève et comment sont passés les deux semaines en classe on met en place des adaptations avec les collègues.

L : Tout ça par rapport à la pédagogie au niveau des contenus comment tu fais? Il y a un programme à suivre ou pas plus que ça ? 

M : il n’y a pas de programme, en tout cas pas de programme thématique; il y a des compétences à travailler dans les matières qu'on croise avec les compétences sur les langues, en lien avec le CECRL. Je sais ce que je suis en train de travailler avec eux. Après, je choisis quels supports, quels thèmes, en fonction des âges, en fonction 

de l’intérêt de l’élève, en fonction des projets qu’il y a aussi dans l’établissement ou en dehors. Par exemple je me suis énervée l’an dernier car il n’y avait pas de tri de papier au collège, et donc le principal m'a suggéré de monter un projet avec les élèves de sensibilisation au tri des déchets, etc. donc j’ai travaillé sur des documentaires, des poèmes, et en SVT ils ont travaillé sur l’effet de serre, en physique ils ont travaillé sur la combustion, en géographie ils vont travailler sur la pollution des océans. Toutes les disciplines se rattachent autour de cette thématique mais on la choisit complètement, il n’y a pas du tout de programme.

L : Le matériel pédagogique que tu utilises j'imagine c'est toi qui le façonnes, en utilisant peut-être des matériaux qui viennent des matières de tes collègues qui participent au projet ?

M : Oui, il y a certains supports que je construis, j’utilise quelques manuels dans lesquels je trouve notamment des textes qui sont accessibles pour les élèves.

L : Je me demandais s'il y avait vraiment des méthodes dédiées aux UPE2A?

M : Il y a des méthodes dans lesquelles je pioche, il n’y a pas UN livre; il y a un livre qui s’appelle Enseigner le français langue seconde par les textes littéraires aux élèves nouvellement arrivés c'est un recueil de textes par thématiques qui sont accessibles aux élèves.

Ça me sert de base pour tout ce qui est compréhension écrite en tout cas; il y a 2 manuels de FLS, un qui s’appelle Entrée en matière et l’autre Français langue seconde mais ils sont difficiles d'accès pour les élèves parce qu’il y a trop de trucs c'est des pages qui sont remplies de documents, c’est chargé; je pioche dedans mais je les donne jamais tels quels;  après j’utilise quand mêmes quelques méthodes de FLE notamment pour tout ce qui est phonétique, vocabulaire, grammaire, tout ce qui est en dialogues, la grammaire en dialogues, phonétique en dialogues, vocabulaire en dialogues. Je pioche des exercices dedans, y a un petit audio et à partir de là on travaille un point de langue.

J’utilise aussi pas mal de ressources numériques, notamment le site de TV5 Monde, ça c’est vraiment une approche FLE. Ça permet de travailler pas mal de choses aussi.

L : Ok. Est-ce que tu travailles sur des dialogues vraiment proches du français parlé ou tu restes sur des dialogues assez lissés, scolaires ? 

M : Un peu les deux, parce que justement dans phonétique en dialogues, par exemple, c’est des supports complètement artificiels, très lissés. Par contre, par exemple, quand on a travaillé sur le tri des déchets, j'ai trouvé un documentaire sur le centre de tri de Sevran et ça c'est pas du tout un document qui est fait pour un public allophone. C’est de l'authentique.

Après je ne fais pas les mêmes activités avec les deux : avec les documents authentiques je vais plutôt l’exploiter avec des questions de compréhension orale, alors que les petits dialogues que j’utilise pour travailler la phonétique ou le vocabulaire, je demande aux élèves de repérer des mots, c’est plus un travail de la langue. Les dialogues servent juste d’entrée.

L : Au niveau de l'évaluation des élèves…? Du coup ça intervient à quel moment c'est toi qui décides quand tu penses qu’un élève est prêt pour passer un certain niveau ? Ça peut se passer n’importe quand ? 

M : J'ai toujours une évaluation en fin de chapitre pour évaluer les compétences que j’ai travaillé dans mon chapitre; c’est moi qui organise les choses un peu comme je veux; je fais différents niveaux, j’organise ma classe en trois groupes de niveaux; grosso modo un niveau “peu lecteur” ou “lecteurs précaires”, un niveau A1 et un niveau A1-A2. Je différencie mes évaluations en fonction de ces trois niveaux.

Les élèves passent le DELF aussi. Le DELF scolaire, au mois de mai/juin. Ça c’est une date qui m’est donnée, j’inscris mes élèves soit au DELF A1 soit au DELF A2, ça permet qu’ils sortent d’UPE2A avec une certification.

L : Est-ce qu’il arrive qu'il y ait des élèves qui soient prêts à ce moment-là à passer le DELF A1 par exemple ? 

M : Oui. J’ai deux élèves qui n’ont pas eu le DELF A1.

L : Du coup tu les gardes l'année suivante ? Tu es obligée de les présenter ? 

M : Non, je les inscris, je leur laisse le choix, je leur dis “si tu veux t’y vas” . Ils ont conscience que ça va être difficile; je les encourage à y aller sachant qu’ils vont rester en UPE2A et qu’ils pourront le repasser l’année suivante; ça leur fait un entrainement, je ne sais pas si c’est une bonne stratégie... 

L : Il faut voir après ce qui se passe l'année suivante si t’as un fort taux d’échec ou pas...pour l'instant tu ne sais pas trop en fait si c'est une bonne chose à faire ou pas, par rapport à ton expérience ? 

M : Je ne sais pas trop parce que l’année dernière c’est la première fois que j’avais les élèves qui rataient le A1 ; j’attends de voir cette année comment ça va évoluer.

L : Quels sont les points positifs et les points difficiles avec ce public? Ce que tu trouves le plus difficile à gérer ?

M : L’hétérogénéité c’est quelque chose qui est assez difficile mais j’ai réussi à m’organiser avec ces groupes de niveau. J’essaie de pas trop me perdre dans la différenciation, sinon je dors plus la nuit ! J’essaie d’avoir un support commun, un démarrage de cours commun et des activités indifférenciées qui sont adaptées au niveau.

La vraie difficulté que j’ai encore, même avec trois ans d'expérience, c’est que j'ai des cours où ils sont tous là et des cours où ils ne sont pas tous là. Parce qu’ils sont plusieurs dans leur classe de rattachement et du coup j'essaie d’organiser les choses de telle sorte que quand ils sont tous là, c’est là que je lance des notions, une thématique, on lit un texte tous ensembles, on regarde un documentaire etc. Et après, tout ce qui est exercices d'entraînement production écrite production orale etc. ça je le garde pour les moments où ils ne sont pas tous là. C'est difficile de faire du lien et de suivre où en sont les élèves parce qu’ils ne vont pas tous au même rythme, et ils n’ont pas tous eu le même nombre d’heures de cours dans la semaine etc. Ça demande un peu de rigueur et d'organisation et pour l'instant je suis encore en train de tâtonner !

L : Un élève peut suivre combien d’heures en UPE2A?

M : Actuellement ils sont tous entre 8 et 10h par semaine. Je les ai 12 heures en tout (théoriquement).

L : Ton service en UPE2A c’est 12 heures mais t'as pas forcément 12 heures avec les élèves c'est ça?

M: Oui.

L : Pour toi quelles sont les qualités indispensables d'un enseignant d’UPE2A ?

M : Il faut une grande capacité d’adaptation, de la flexibilité parce qu’il y a ce côté un peu aléatoire; faut être prêt à renoncer par exemple à ce qu’ils aient tous un cahier bien ordonné parce que comme ça va ça vient, ça ne peut pas s’organiser comme ça. 

 Après il y a aussi les liens avec les collègues. J'aime beaucoup la coordination, rencontrer les équipes, etc. Je pense qu'il faut avoir un peu cette fibre là parce qu’on est le référent sur l'établissement sur tout ce qui concerne l’inclusion, les adaptations la différenciation parce que même les élèves, une fois qu’ils sortent du dispositif et qu’ils sont en classe ordinaire,  les collègues ils viennent régulièrement me voir pour me dire “j’ai tel élève, il a telle difficulté, qu’est-ce que je peux faire”. Donc il faut avoir un peu de goût pour le travail en équipe.

Après ce sont plus des postures. 

Par exemple les collègues qui viennent me voir me disent que j’ai appris avec et moi j'en le temps à dire simplement et efficacement ce que j’avais à dire avec mes élèves, par rapport au lexique, je me suis libéré un peu de tics de langage, j'arrive à simplifier mon discours j'utilise mes mains, le dessin, des traducteurs, un peu de débrouillardise pour franchir les obstacles de la compréhension orale c'est quelque chose que j'ai développé.

L : Oui des stratégies pour mieux te faire comprendre des élèves.

Est-ce que tu aurais des propositions à faire si tu avais carte blanche pour que ça se passe mieux pour ses élèves ? Meilleure prise en charge meilleure intégration? Quelles sont les failles du système? 

M : La grosse faille du système c’est la question des effectifs. Je crois vraiment aux bienfaits de l’inclusion, c'est important pour les élèves de se sentir rattachés à une classe ordinaire et de pas être stigmatisé comme un groupe d'étrangers qui apprend le français, à qui personne ne parle, surtout qu'ils ont des compétences scolaires et sociales qui sont compatibles avec l’enseignant ordinaire. Le problème c'est qu'ils ne sont pas comptés en classe dans les effectifs des classes  : on remplit les classes, et après on les rajoute; du coup on se retrouve avec des classes à 29 ou 30 avec dedans deux ou trois élèves allophones et on demande aux collègues de faire des adaptations avec ces élèves-là.  Ce n’est pas possible avec un effectif pareil sachant que la classe ordinaire a déjà son lot de difficultés; il y a des élèves qui sont des tout petits lecteurs, qui sont dys- , qui ont des troubles du comportement, qui ont un handicap… il y a trop de trucs à gérer pour pouvoir faire de l’inclusion de façon sereine et efficace. Je pense qu'il y a un gros souci à ce niveau-là; mais ça c'est un souci dans tout le département (93, N.D.L.R.).

L :  Tu penses que c'est spécifique au département ou tu penses que c'est quand même une problématique qu'on va retrouver dans d'autres académies, sur d'autres secteurs? 

M :  Je pense que c'est particulièrement marqué dans notre département. dans le 93 , il y a une grosse augmentation démographique et qu’il y a beaucoup d’élèves allophones.

L : Il y a une concentration de ce type de public. 

M : Il y a des académies où les élèves d’UPE2A sont comptés dans l’effectif de la classe; c’est à dire que la classe est à 25, dont 3 élèves d’UPE2A. Donc sans les élèves d’UPE2A ils ne sont que 22. Alors que dans le 93 ils sont en plus dans l’effectif de la classe.

L: Oui, c’est une problématique locale plus que nationale. 

Alors une chose que tu as découverte avec ces élèves, cette façon d'enseigner et des qualités que tu t’es découvertes ?

M : J’ai vraiment progressé sur le plan de la différenciation par exemple maintenant en classe ordinaire j’arrive à mettre en place des éléments de différenciation pédagogique, ce que je ne savais pas forcément faire avant ; par exemple à partir d'un texte je vais réussir beaucoup plus facilement à proposer des activités de niveau 1 et des activités de niveau 2, ou alors proposer une aide pour des élèves en difficulté sur des activités d'écriture, je vais avoir le réflexe de proposer une aide aux élèves en difficulté, ce que je ne savais pas faire avant. C’est vraiment quelque chose que j'ai développé grâce à ces élèves là parce qu’en fait tu n'as pas le choix, tu bosses avec des élèves allophones, ou alors tu perds la moitié de la classe,  ou alors t’as la moitié de la classe qui s’ennuie. T’es obligé de proposer des choses qui se déclinent en plusieurs niveaux. C’est le principal truc que j’ai découvert.

L : Et par rapport à ton un futur professionnel ? Tu te vois toujours en UPE2A ? Avec ce type de public ?

M : Je ne me vois pas du tout quitter l’UPE2A ! Jamais de la vie ! Là je suis en train de me former pour être formatrice d’enseignants. Je vais aller dans des établissements qui viennent d’ouvrir des UPE2A pour aller rencontrer les équipes et aider à la mise en place de l’UPE2A, au mode d’évaluation, au travail en équipe, l’inclusion, etc. Quelques éléments de didactique aussi...

L : Et pour faire ça, tu suis une formation je suppose ?

M : J'ai suivi l’année dernière une formation de formateur qui était un peu transversale, qui ne m’a pas beaucoup servie…

Et sinon, j'ai régulièrement des temps de réunion au CASNAV, où on a des échanges de pratiques, des échanges d’outils, mais je ne suis pas lâchée dans la nature, j’interviens dans les établissements avec un autre formateur aguerri, du coup je me forme un peu comme ça.  Et je suis aussi tutrice cette année, donc j’ai aussi suivi une formation de tutrice, c’est aussi compté comme formation de formateur. ça aide à prendre du recul sur sa propre pratique, à avoir un regard un peu analytique et c’est une posture qu’il est important d’avoir quand on devient formateur. 

M : Oui.

L : Et comment se passe le lien entre éducation nationale et CASNAV ?

M : Quand on commence en UPE2A, on est réuni par des formateurs du CASNAV pour construire le réseau, échanger des pratiques, donner quelques éléments de formation, c’est à ce moment-là que je suis rentrée en contact avec eux, Les premiers mois pour construire ou échanger des pratiques donner quelques éléments d'information et entrer en contact avec eux. Et puis au fur et à mesure j'ai été amené à retrouver régulièrement la formatrice CASNAV qui s'occupait du District sur le 93 et au bout de deux 3 ans elle m’a demandé … en fait il y a un décret qui est sorti il n’y a pas longtemps qui oblige les profs à faire je ne sais pas combien d'heures de formation chaque année du coup pour faire face aux besoins ils augmentent considérablement leur effectif de formateurs , sinon ils pourront pas assurer tout la formation, du coup le CASNAV est allé à la pêche de profs d’UPE2A pour compléter son équipe de formation, et j’ai dit oui.

L : Merci !

 

Commentaires

  • Sarjana Velot 14/11/2019

    Salut Lucie ! 

    Quel interview enrichissant !!! J'ai tellement appris de choses sur le fonctionnement des UPE2A : le profil général du public, les supports utilisés, les difficultés rencontrées, ... Ton entretien avec Myriam prouve bien qu'enseigner en UPE2A requiert beaucoup de souplesse et de patiente. En plus de cela, Myriam dégage parfaitement les enjeux d'enseignement dans le département du 93.

    Merci encore cet interview. 

  • Lucie Geigant 14/11/2019

    Bonjour Sarjana,

    Merci beaucoup pour ton commentaire!

    Oui, enseigner aux UPE2A demande beaucoup de qualités de la part de l'enseignant, c'est admirable de voir une si jeune professeure si efficace et tout à fait dans son élément, malgré la complexité de l'organisation que l'on devine derrière cette hétérogénéité des élèves ainsi que le fait qu'ils viennent de façon discontinue !

  • Juliane Gibassier 15/11/2019

    Coucou Lucie,

    Merci BEAUCOUP pour cet entretien ! Il répond à de nombreuses questions que j'avais sur les UPE2A et que tu as eu l'intelligence de poser : matériel spécifique existant ou non, programme, principales difficultés à gérer, lien avec le CASNAV, etc. C'est agréable et rassurant de voir qu'elle a l'air si passionnée par son métier ! Tu as mené cet échange en profondeur et le résultat est vraiment instructif, car on ne parle quasiment jamais des UPE2A dans notre Master. C'est vrai que ce sont des postes difficiles à atteindre, étant donné qu'ils sont souvent réservés aux enseignant.e.s titulaires. D'ailleurs ce serait génial d'avoir le témoignage d'une personne travaillant en UPE2A qui n'est pas passée par le CAPES, autrement dit qui a réussi à y accéder simplement avec une formation universitaire en FLES ! Je ne connais personne dans ce cas, et même si c'est officiellement possible, en pratique je ne sais pas comment ça se passe...

  • Amelie Cailliez 19/11/2019

    Juliane, j'étais au CASNAV ce matin. Apparemment il y a une prof de Paris 3 qui travaille là-bas et qui aide beaucoup d'étudiants de FLE Paris 3 à faire des stages en UPE2A. Donc oui, c'est possible, il fallait juste s'inscrire ailleurs. lol

  • Amelie Cailliez 19/11/2019

    En tout cas merci pour cet article Lucie. 

    J'admire cette capacité d'adaption et cette exigence … et  en même temps cette volonté de garder les pieds sur terre et de ne pas vouloir faire l'impossible… Préservons-nous, mes camarades, ne nous laissons pas engloutir par notre métier… si passionnant soit-il !

    Est-ce que ce décret ne serait pas une opportunité pour nous ? Une petite fenêtre pour faire de la formation à l'avenir ? :)

  • Sandrine Seng 24/11/2019

    Enseignant.e en UPE2A, quel métier passionnant mais aussi difficile et fatigant! Devoir tout adapter pour plusieurs niveaux, didactiser les supports de différentes manières pour qu'ils soient accessibles à tous (et concevoir beaucoup d'activités car pas de manuel spécifique aux UPE2A...), devoir suivre tous les élèves de façon individuelle afin de savoir qui part en inclusion, qui reste... Ce sont de vrais chefs d'orchestre! Je les admire énormément. 

    Merci pour cette interview !!

  • Lucie Geigant 24/11/2019

    Bpnsoir,

    Merci de vos commentaires;

    je fais une réponse tir groupé pour 3 personnes :

    De rien, Amélie et Julianne et Sandrine !

    Je suis contente qu'il ai apporté des réponses à tes questions, Julianne.

    Merci pour l'information Amélie, je pense que si le CASNAV travaille avec des élèves de Paris III qui ont la même formation que nous, c'est bien qu'il y a peut-être de nouvelles opportunités pour travailler avec ce public quand on a un master FLE ; il faudrait se rapproche du CASNAV pour avoir une réponse.

    Oui Sandrine, c'est effectivement admirable et impressionnant d'imaginer la quantité de travail et d'informations à recueillir pour le suivi des élèves; j'avoue que ça me fait même un peu peur !

     

     

     

     

     

     

  • Floriane Surdon 26/11/2019

    Salut Lucie, 

    J'ai vraiment adoré ton article, j'ai appris plein de choses sur l'UPE2A. Je ne savais même pas qu'il y avait une formation spécifique proposée par le CASNAV pour enseigner en UPE2A. Enseigner dans ce contexte doit être vraiment complexe, surtout comme elle l'a dit s'il y a des élèves non-lecteurs/scripteurs. Ça ne m'étais pas venu à l'esprit que la thématique de l'alphabétisation s'appliquait aussi aux enfants, même si c'est évident.

    Je pense que je me renseignerais quand j'aurais plus d'expérience en alpha, ça doit être très enrichissant :)

  • Amelie Cailliez 27/11/2019

           Floriane, tu as raison d'attendre d'avoir un peu d'expérience avant de te lancer dans l'alphabétisation des jeunes. Je m'y suis frottée et ça a été un enfer. Le problème des enfants est que leur environnement est muet. Surtout dans le cas des mineurs non-accompagnés, ils n'ont aucune décision à prendre, aucun papier à signer. S'ils sont logés en hébergement spécialisé, leur quotidien consiste à manger et à dormir. Personne ne leur écrit, tout passe par le service départemental d'aide à l'enfance. Alors, les enjeux de l'écriture, il faut les trouver... Je pense qu'il faut avoir de l'expérience, non seulement en alpha, mais aussi dans l'animation jeunesse.

    Mais tu as raison, il y a de vrais enjeux à travailler avec les jeunes, c'est à ce niveau qu'on devrait intervenir pour limiter la casse. C'est enrichissant dans la mesure où il faut tout inventer, rien n'a encore été fait là-dessus. Peut-être qu'un manuel sortira un jour :) Je me demande ce qu'ils disent à ce sujet dans les formations CASNAV :)

  • Lucie Geigant 28/11/2019

    Bonjour Floriane,

    Merci pour ton commentaire; je ne suis pas sûre que le CASNAV propose une formation spécifique aux personnes extérieures de l'éducation nationale, il faudrait vérifier; je sais en tout cas qu'il accompagne les professeurs qui enseignent aux classes UPE2A (stages de formation); par exemple, dans l'école (primaire) de mon fils l'an dernier, une jeune enseignante (je ne connais pas son profil exact) avait en charge les UPE2A; elle débutait avec ce type de public et suivait une formation en parallèle (je dirais "à l'arrache") pendant l'année auprès du CASNAV.

    En tout cas ce qui est sûr, c'est que les besoins sont grands pour ce type de public, mais malheureusement l'Etat ne suit pas. Il n'y a pas assez de classes ouvertes en UPE2A. Par exemple, dans le collège REP+ où j'enseigne dans le 93, nous avons beaucoup d'élèves allophones non pris en charge, c'est un vrai problème !

     

    Voici un lien du CASNAV de Créteil pour un aperçu sur les méthodes utilisables avec ce public:

    http://casnav.ac-creteil.fr/spip.php?article947

    la page ressources : http://casnav.ac-creteil.fr/spip.php?rubrique45

     

    Comme je le disais à Julianne l'autre jour, vu les besoins, il ne faut pas hésiter à solliciter quand on veut travailler auprès de ce type de public, ça ne coute rien d'essayer. Visiblement des possibilités existent quand on a un Master (ce qui est tout de même logique et normal; on est mieux formés en FLE que des profs de lettres qui vont passer une certification auprès du CASNAV) : http://www.casnav.ac-versailles.fr/spip.php?rubrique11

     

     

     

     

  • Amelie Cailliez 29/11/2019

    Merci pour les liens, je prends  !  

    J'ai consulté une des offres d'emploi pour contractuels  :  eh bien il y a un suivi, et même une aide pour passer un Capes si on n'en a pas. Donc ça vaut le coup d'essayer...si la promesse est tenue

  • Lucie Geigant 29/11/2019

    Bonjour Amélie,

     

    Oui, il y a certainement moyen de rentrer dans le système qd on a un pied dedans;

    Je ne comprends pas ta remarque " entre un matin n'est pas de la vie peut suivre de bien minimum maximum de 8h à 14 heures." ???

    la prof que j'ai interviewée a officiellement 12 h avec la classe dans son service pour prendre les élèves en charge; je suppose qu'elle a 2h comme temps de coordo avec les autres profs ou autres taches (décharge pour formation de formateur); après, soit elle est à temps partiel, soit elle complète son service avec des heures en temps que prof de lettres (un prof certifié doit effectuer 18 heures de cours dans un collège "lambda").

    Je ne sais pas si je réponds à ta question...?

  • Lucie Geigant 29/11/2019

    Oui, effectivement, un oeuf entier même !!

    C'est corrigé, merci Amélie Oeil de lynx !

  • Oriane Tournemenne 06/12/2019

    Eh bien, quel article enrichissant! Le milieu UPE2A est un milieu qui m'intéresse tout particulièrement et tu as su poser toutes les bonnes questions! Ca semble être un milieu vraiment difficile avec son lot de difficultés, mais d'un autre côté tellement enrichissant. Lire cet article me donne encore plus envie et me forge dans l'idée de me tourner dès la sortie du master vers ce type de public. Bien sûr, je commencerai par des stages! Car se lancer directement vers ce type de public me semble risqué car il faut développer tout un type de compétence, qu'on ne nous enseigne pas forcément en master, pour enseigner à ce public. 
    Même la lecture des commentaires m'a permis d'en apprendre plus! Je vais grandement me renseigner sur le CASNAV et les UPE2A pour voir si un jour j'aurai l'opportunité d'y réaliser un stage :).

  • Amelie Cailliez 07/12/2019

    Pssst Oriane, 

    Je te raconte une courte anecdote : la semaine dernière je suis allée inscrite une petite en UPE2A. 

    J'ai rencontré sa prof principale (qui est aussi sa prof de FLS). Elle m'a demandé ce que je faisais dans la vie. J'ai répondu Master DDL. Elle a levé le nez  : "vous ne voulez pas faire un stage ?". Ceci pour te dire deux choses :

    -au vu de sa réaction, les stagiaires sont assez demandés en UPE2A (demande aussi à Sadrine, tout le monde se l'arrachait) donc pas de souci à se faire

    -si tu veux je peux essayer de recontacter cette dame pour lui parler de toi. 

  • Oriane Tournemenne 07/12/2019

    C'est une bonne chose à savoir! Car je me rappelle que dans le cours de TICE, Mme Riquois avait dit il me semble qu'il pouvait être relativement dur de trouver un stage en UPE2A. De plus, j'avais envoyé un mail au CASNAV de Paris mais aucune réponse... C'est rassurant de te voir dire ça!! 
    Et ce serait vraiment super sympa de ta part d'essayer de recontacter cette dame :)!