CARNETS DESCARTES

Quelques notes à propos de diversité linguistique dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Dans la période actuelle de préparation de l’évaluation du contrat quadriennal, la question de la production scientifique en français, en particulier en sciences humaines et sociales, me semble se poser avec acuité. J’avais écrit en 2009 pour la revue STICEF une courte contribution sur le sujet, qui me semble toujours d’actualité :

Baron, G.-L. (2009). À propos de diversité linguistique dans l’enseignement supérieur et la recherche. STICEF — Sciences et technologies de l’information et de la communication pour l’éducation et la formation, 16. Consulté de http://sticef.univ-lemans.fr/num/vol2009/03r-baron/sticef_2009_baron_03.htm

J’en reprends donc ici des extraits, complétés par des références plus récentes.

 

L’Europe parle beaucoup de langues, et les autorités européennes ont déjà indiqué l’importance du multilinguisme. Mais, dans un texte de 2008, (Phillipson, 2008) remarquait qu’il y avait beaucoup de tensions « entre le nationalisme linguistique (monolinguisme), le multilinguisme institutionnel de l’Union européenne, et l’anglais qui y devient dominant… Il y a une adoption largement acritique de l’anglicisation, l’anglais comme lingua economica/americana ».

De ce point de vue, la France est un pays privilégié, même si la situation de jadis, celle d’une puissance politique imposant à d’autres pays sa langue et ses lois, n’est plus qu’un souvenir. Le français reste un instrument de communication et de culture dans un contexte de globalisation où l’anglais international, ce que Jan Roukens (2010) appelle l’Inglish, interlangue tendant à devenir une superlangue, tend à occuper une place grandissante, en particulier dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche, sans que les conséquences à court et long terme de l’usage de cette interlangue soient bien compris.

Pour les chercheurs, l’anglais est devenu un vecteur obligé de communication, ce qui représente évidemment une simplification, une homogénéisation et une chance de diffusion en dehors des frontières de leur propre pays. Mais le risque existe également d’un appauvrissement.

Comme l’explique G. Stickel (2010), lorsque les scientifiques « émigrent » en anglais, le risque existe d’une perte de domaines de la langue : empruntant à d’autres les mots et les concepts scientifiques, elle devient incapable de les nommer. À la longue, si cette perte de domaines concerne aussi le monde des affaires, voire la politique, la langue nationale risque de se réduire aux échanges dans le domaine domestique et celui du folklore : family, friends, folklore. Ce même auteur souligne les risques spécifiques encourus en sciences humaines et sociales, où « les concepts théoriques, les méthodes et les résultats sont développés et présentés dans un discours et avec des arguments interprétatifs ». Il s’affirme partisan de l’idée, qui me semble excellente, du « multilinguisme individuel » des chercheurs.

Le point qui me semble essentiel relativement à la publication dans une langue nationale d’articles à caractère scientifique est la présence d’un milieu comptant un nombre suffisant de personnes produisant de la recherche et capables d’expertiser des articles dans cette langue, afin d’assurer l’indispensable fonction de filtre préalable à toute production scientifique. Cette condition est largement remplie en sciences humaines et sociales. Par ailleurs, la traduction existe et permet de diffuser dans d’autres contextes des idées nouvelles, d’abord publiées dans des supports à diffusion limitée.

Références

Phillipson, R. (2008). Is there any unity in diversity in language policies national and supranational ? English as an EU lingua franca or lingua frankensteinia ? Dans Gerhardtt Stickel (Éd.), National and European Language Policies. Contributions to the Annual Conference 2008 of EFNIL in Riga,, Duisburger Arbeiten zur Sprach- und Kulturwissenschaft, 73) (p. 145 – 154). Bern : Peter Lang. Consulté de http://www.cbs.dk/content/download/98849/1275313/file/EFNIL % 20Phillipson.pdf

Roukens, I. (2010). Preparing the future of national languages in higher education. Dans Humar, Marjetta & Zacar Karer, Mojca (Éd.), National languages in higher education (p. 99–102). Ljublana: Zalozba ZRC. Consulté de http://bos.zrc-sazu.si/knjige/Nacionalni%20jeziki%20v%20visokem%20%C5%A1olstvu.pdf#page=79

Stickel, Gehrardt. (2010). Domain loss of a language and its short- and long-term consequences. Dans Humar, Marjetta & Zacar Karer, Mojca (Éd.), National languages in higher education (p. 13–22). Ljublana: Zalozba ZRC. Consulté de http://bos.zrc-sazu.si/knjige/Nacionalni%20jeziki%20v%20visokem%20%C5%A1olstvu.pdf#page=13