CARNETS DESCARTES

La musique selon Tolstoï

Je n'aime pas la musique, tous genres et tous types confondus. Que mes lecteurs ne se sentent pas trompés car j'ai écrit un article sur Jean Jacques Goldman. En effet, je pense que la musique est de l'art. Ce que je dis, c'est que je ne l'apprécie guère. Et pourtant, je ne suis pas la seule à penser ainsi. Bien de grands personnages ont partagé et partagent encore mon opinion. Comment peut-on ne pas citer la sonate à Kreutzer, œuvre monumentale de Tolstoï ? Cette petite nouvelle que l'écrivain destinait à exprimer quelques-unes de ses pensées et qui deviendra une grande œuvre, au cœur d'un débat populaire à son époque et toujours d'une grande valeur littéraire aujourd'hui.

Tolstoï découvre pour la première fois cette pièce de Beethoveen le 3 juillet 1887. Il en fût particulièrement troublé. Il l'entend une nouvelle fois alors qu'il était avec d'autres amis, dont le peintre Repine et l'acteur Andreïev-Bourlak. Tolstoï propose aux deux hommes d'exprimer, chacun avec son art, les sentiments que leur procure cette pièce. Mais Andreïev-Bourlak meurt au mois de mai la même année, Repine ne tint pas sa promesse, et Tolstoï a été le seul à exécuter le projet. Et c'est ainsi qu'est née l'idée de la sonate de Kreutzer.

Tolostoï, comme toujours, tiraillé entre la personnalité du moralisateur et celle de l'artiste, entreprend cette œuvre en analysant un thème éternellement récurrent, et profondément humain, celui du bonheur conjugal. Mais comme d'habitude, Tolstoï ne parvient pas à maintenir sa ligne de conduite, son ouvrage dépasse son œuvre, et son récit n'arrive pas à contenir toutes les idées qu'il veut exprimer. C'est ainsi qu'il parlera longuement de la musique et qu'il y consacrera presque tout un chapitre.
La sonate à Kreutzer de Beethoven lui servira donc de prétexte afin d'expliquer sa vision des choses et d'introduire un thème dans un autre, réalisant ainsi l'universalité de son art. Voici en quels termes notre écrivain exprima son opinion :

« Quelle chose terrible que cette sonate ! Surtout cette partie ! Et chose terrible, en général, que la musique. Qu'est-ce ? Je ne comprends pas ce que c'est que la musique, et pourquoi elle a de tels effets. On dit que la musique élève l'âme. Bêtise, mensonge. Elle agit, elle agit effroyablement (je parle pour moi), mais non d'une façon ennoblissante. Son action n'est ni ennoblissante ni abaissante, mais irritante. Comment dirais-je ? La musique me fait oublier ma situation véritable. Elle me transporte dans un état qui n'est pas le mien ; sous l'influence de la musique, il me paraît sentir réellement ce que je ne sens pas, comprendre ce que je ne comprends pas, pouvoir ce que je ne puis pas...

« ...Quant à la musique, elle me transporte immédiatement dans l'état d'âme où se trouvait celui qui écrivit cette musique. Mon âme se confond avec la sienne et, avec lui, je passe d'un état à l'autre. Comment cela se fait-il, je n'en sais rien. Celui qui a écrit la Sonate à Kreutzer, Beethoven, savait, lui, pourquoi il se trouvait dans cet état : cet état le mena à certaines actions, et voilà pourquoi, pour lui, il avait un sens, tandis que pour moi il n'en a point. C'est la raison pour laquelle la musique provoque une excitation qu'elle laisse inachevée. On joue, par exemple, une marche militaire : le soldat passe au son de cette marche et la musique est terminée. On chante une messe, je communie, et la musique encore est terminée. Mais l'autre musique provoque une excitation qui n'indique pas quel acte doit lui correspondre. Voilà pourquoi la musique est si dangereuse, agit parfois si effroyablement. En Chine, la musique est soumise au contrôle de l'État, et c'est ainsi que cela doit être. En effet, peut-on admettre que le premier venu hypnotise une ou plusieurs personnes et en fasse après ce qu'il veut ? Et surtout que l'hypnotiseur soit n'importe quel individu immoral.

C'est un pouvoir effroyable dans les mains d'un individu quelconque. »

C'est une critique qui peut sembler sévère voire exagérée, mais Tolstoï reste toutefois objectif. Pour lui, l'effet de la musique n'est ni ennoblissant, ni abaissant, mais elle a juste un effet comparable à celui de l'hypnose, c'est-à-dire qu'elle met en avant les émotions qu'elle provoque alors que le conscient rationnel de l'individu est au second plan. En écoutant de la musique, notre garde est baissée en quelque sorte, et l'on est transporté dans un état émotionnel qui n'est pas le nôtre. Voilà pourquoi je n'aime pas écouter la musique, parce que quel que soit ce que je ressens au moment de l'écouter, je sais que cette émotion n'est pas la mienne, et que le dur retour à la réalité se fera tôt ou tard sentir.

Je pense aussi qu'il est dangereux d'encourager notre côté subjectif et émotionnel, de le laisser nous submerger au lieu de faire des efforts rationnels afin de réussir à le maîtriser. Aussi, la musique est parfois fatigante, car elle épuise cette partie émotionnelle de notre personnalité, et on se retrouve ainsi dans une situation où l'on fuit les émotions à force de trop en avoir. Nos relations avec le monde qui nous entoure, qui est bien réel et qui est le nôtre, se trouvent par conséquent fortement dépréciées.

Par tous ces méfaits, je juge comme Tolstoï, que la musique est dangereuse, d'autant plus que son mal est invisible, et même apprécié à tort, à force d'inconscience, par le commun des mortels.

 

 

Commentaires

  • Anonyme 28/03/2012

    Je ne suis pas tout à fait d'accord. C'est vrai que le côté perfectionniste moralisateur de Tolstoï est extrême dans ses opinions, mais c'était un écrivain très sensible, et puisqu'il compare la musique à l'hypnose, je souhaite souligner que certaines personnes y sont plus sensibles que d'autres. A mon avis, le problème reste la sensibilité de certains individus, et non cet art en lui-même.

    Duverbal

  • Anonyme 19/04/2012

    Elle est sourde? - toto